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Comment écrire un requiem en 1981 ? Par Claude Broussy Le samedi 24 octobre 1981 était créé à la cathédrale de Gisors le Requiem de Marc Eychenne. Cent quatre vingts musiciens sous la direction de Daniel Stirn, près de mille auditeurs dans la cathédrale pleine, un «magistral triomphe ». L'œuvre sera encore jouée à Melun et Longjumeau. J'ai découvert récemment cette œuvre par un enregistrement sur cassette du concert de Gisors. Elle m'a immédiatement séduit et en même temps laissé perplexe. « Connaissance des Hommes », m'a suggéré d'écrire un article sur ce Requiem. J'ai accepté sans me rendre compte de la difficulté. Comment en effet faire participer le lecteur à la problématique d'une œuvre musicale qu'il n'a jamais entendue? Il est vrai que la question posée par cette œuvre la dépasse: Quel style peut adopter un compositeur contemporain qui a quelque chose à exprimer, un compositeur pour lequel la musique tonale est à la fois nécessaire et suffisante? Ne va-t-on pas le taxer de néo- classicisme, de passéisme ou même de plagiat? Il faut bien commencer par ce Requiem et son compositeur. Marc Eycherine est né en 1933 à Alger. A 5 ans, il fait ses premières gammes sur le violon. A 18 ans, il obtient le Grand Prix d'Honneur de la ville d'Alger, donne des récitals dans le sud de la France. Mais il a déjà opté pour l'enseignement, « pour la sécurité ». Professeur de musique de l'enseignement secondaire, il arrive à Gisors en 1962 où il mène toujours une vie paisible. Il a commencé à composer à 12 ans, mais sa production est modeste en quantité. Un trio pour violon, violoncelle et piano a été enregistré, ainsi que des œuvres pour saxophone. Une musique pour le bicentenaire de Napoléon a été jouée à Ajaccio en 1969. En 1976, il écrit un concertino pour piano et orchestre. Et, en 1980, des amis le mettent au défi d'écrire un requiem. Un an après, l'œuvre est créée. C'est à peu près tout pour l'aspect biographique. Ajoutons que Marc Eychenne a été élevé laïque, il n'est pas croyant. Mais le requiem?.. « Je me suis mis dans la situation de quelqu'un qui croit. C'était une période de ma vie où j'ai été confronté à la mort... » L'homme est pudique; manifestement il n'étale pas ses sentiments. Sauf dans sa musique. Car il est temps de décrire l'œuvre. Marc Eychenne n'a pas mis en musique tout le texte latin de la messe des morts. Il a fait un choix, il a même modifié l'ordre des textes. Elle est écrite pour contralto, chœur et orchestre. L'œuvre débute par l'Introït «Requiem aeternam dona eis ». C'est un mouvement lent où les basses de l'orchestre, basson, violoncelle, timbales, piano utilisé en percussion grave, entraînent dans un mouvement descendant les voix d'hommes. Au dessus, vont venir de longues tenues de sopranos. Mi bémol mineur, l'œuvre débute par ce portail tonal, recueilli, puissant. Le tableau change avec le Kyrie dont la véhémence surprend. Accompagnés par le piano, toujours utilisé en percussion grave, les ténors lancent un « kyrie » articulé en trois syllabes longues sur la même note, suivi d'un «eleison » descendant chromatique. Les entrées se succèdent, le cri est de plus en plus rageur. le « Christe eleison », chanté par la soliste (contralto), accompagnée de la clarinette, est lui très calme. Puis le Ky-ri-e reprend. Curieusement le compositeur renonce à utiliser le texte du Dies irae dont Berlioz tira les effets si célèbres. Il passe directement à l'offertoire, « Domine Jesu Christe ». le chœur recueilli prononce chaque phrase a capella, ponctuée par une réponse de l'orchestre. la soliste chante le « Hostias et preces tibi ». le climat se tend, quelques dissonances apparaissent sur la fin: « Seigneur, qu'ils passent de la mort à la vie », mais le chœur reprend dans le même climat de recueillement le « Domine Jesu Christe ». Nouveau changement de style pour le Sanctus. Des percussions claires font penser à Carl Orff. l'hymne est d'un seul tenant, le « benedictus » restant dans le même style tempétueux. Il y a comme dans le Kyrie un souffle de révolte qui conduit Marc Eychenne à utiliser un langage plus dissonant, plus chromatique, plus rythmique aussi, mais toujours dans une ambiance tonale. Ce Sanctus est suivi par une pièce écrite sur deux vers de la fin de la séquence qui précède normalement l'offertoire: « Pie Jesu, Domine, dona eis requiem ». Sur cette simple phrase, Eychenne écrit une longue élégie pour la contralto avec à nouveau accompagnement de clarinette, qu'éclairent des percussions claires (piano et xylophone). la mélodie est belle, émouvante, et si le Dona eis fait monter un instant la tension, le calme qui revient n'en est que plus suppliant et confiant à la fois. Ici, le climat fait penser quelque peu au requiem de Fauré. (Ces références ne sont données que pour que le lecteur privé de l'audition de 'l'œuvre, puisse se faire une idée). L'orchestre va se déchaîner dans le « Libera me » très dramatique. Le texte qui évoque le jugement dernier permet au compositeur de témoigner de sa science de l'orchestration. « Délivrez- moi, Seigneur, de la mort éternelle! » Cette phrase est déclamée par la voix grave, dramatique de la contralto, ponctuée d'accords brutaux de l'orchestre et des timbales. Puis vient l'évocation de « ces jours horribles quand la terre et les cieux tremble- ront... » Il est impossible de décrire avec des mots la véhémence de ce passage, où retentit à deux reprises la mélodie du « dies irae » se superposant au discours de l'orchestre. Une fugue précède le retour de la déclamation « libera me » comme au début. Quelques instruments graves accompagnent, et c'est aussi dans l'extrême grave de sa voix que la soliste articule parlando « libera me... libera...me ». Marc Eychenne n'a pas voulu terminer sur ce morceau désespéré. A nouveau, il bouscule l'ordre liturgique, faisant suivre le Libera me par l'Agnus dei auquel s'enchaîne le Lux aeterna. L'Agnus dei est une longue mélodie donnée à la soliste, repentante, merveilleuse d'innocence, de simplicité, bien sûr parfaitement tonale. Le chœur la reprend a capella, puis l'orchestre, qui s'élève jusqu'à un ultime fortissimo pour le « Dona eis requiem sempiternam » ; le calme revient, un violon solo apparaît dans le grave, monte un arpège, et va accompagner chœurs et soliste recueillis sur les dernières paroles de ce requiem. Evidemment, c'est une œuvre « néoclassique », tout à fait dans la lignée de Poulenc. Réécoutez le Stabat mater de Poulenc et vous aurez une idée de ce requiem. Signalons au passage que Poulenc avait songé écrire un requiem et que trouvant le texte « trop pompeux », il avait préféré le Stabat Mater. Notons aussi la parenté de conception: une soliste (soprano), chœurs et orchestre. Revenons au requiem. Il a enthousiasmé les auditeurs lors des trois exécutions de 1981. La chorale Marc-Antoine Charpentier qui l'interpréta en garde un magnifique souvenir. Il n'y a pas de doute que par la variété des sentiments exprimés, les effets saisissants obtenus, elle est très gratifiante pour les interprètes. Le chef d'orchestre Daniel Stirn s'en fait l'ardent prosélyte et espère qu'elle sera donnée à Paris cette année. Pourtant l'œuvre surprend, je l'ai dit. D'abord sur le fond. Certains hymnes sont traités dans un grand recueillement, d'autres éclatent de véhémence. Le requiem de Berlioz aussi, mais ici, l'impression qui domine est celle de la colère, colère d'un compositeur athée mais qui voudrait pouvoir croire? Marc Eychenne : « J'ai souvent joué dans les églises, mais ce que je voyais de la tribune me décevait. Cela m'arrête. Mais j'aimerais bien... » Est-ce une envie de croire, une jalousie vis-à-vis de ceux qui croient, qui conduit le compositeur à ces accès rageurs? Mais il se reprend. Au lieu de terminer sur le Libera me exacerbé, il le fait suivre de l'Agnus dei calme et confiant. Ce requiem surprend aussi par le style. Il utilise tout le vocabulaire musical du XIXe siècle, auquel s'ajoutent par moment des couleurs, des rythmes et des harmonies propres au XXe. Ce n'est pas sans donner à plusieurs reprises l'impression d'entendre des réminiscences. Cela pourrait être irritant et ne l'est pas parce que la sincérité est évidente. A aucun moment l'effet n'est surajouté, gratuit. La réminiscence existe sans doute, mais elle est « en place » et l'œuvre qu'elle évoque- rait disparaît derrière le nouvel usage de la forme. Un exemple en est l'utilisation du violon solo dans l'Agnus Dei. Bien sûr que l'on entend l'admirable benedictus de la Missa Solemnis de Beethoven. Mais la mélodie n'est pas la même, et puis, comment en vouloir à Marc Eychenne, car cet Agnus Dei est émouvant. Après l'avoir entendu, on ne peut plus le concevoir sans ce solo de violon. Parce que Beethoven a utilisé cette orchestration, serait-il interdit à tout jamais de l'utiliser de la même façon dans un contexte proche? Est-ce que telle ou telle couleur d'accord est interdite parce qu'elle se trouve dans Verdi? Est-ce que l'on ne peut plus écrire de musique tonale parce que tous les effets que l'on pouvait en tirer ont été utilisés? Est-ce pour cette seule raison, pour ainsi dire par désespoir, que les contemporains s'évertuent à faire autre chose qui malheureusement n'est pas de la musique pour nos oreilles? Pourtant leurs œuvres sont jouées, même si rien en nous n'est touché par ces échafaudages soit mathématiques, soit aléatoires. Marc Eychenne, lui, qui mène sa vie de professeur tranquille dans le Vexin normand, ne verra peut-être jamais sa grande œuvre diffusée. Que vaut-il mieux, suivre la mode ou suivre son cœur? Ecrire pour plaire à un snobisme assoiffé de «nouveautés », ou laisser aller sa plume en utilisant des moyens conventionnels certes, mais combien éloquents? Ce requiem est un essai pathétique. Pathétique parce que c'est la tentative d'un incroyant de croire et parce que c'est la tentative d'un musicien d'écrire ce qu'il entendait en lui dans un siècle où c'est interdit. Claude BROUSSY (Connaissance des Hommes, mars 1989)