Site de Claude BROUSSY
Cette lettre fut. sans doute suivie par celle-ci quelques jours plus tard: Bien-aimée J. je vous prie de m'envoyer l'adresse de votre frère à Budapest - j'en ai absolument besoin - j'ai pas mal à faire - et en même temps ne suis pas bien - et à cause de cela de très mauvaise humeur - ce dont je ne veux rien vous dire - j'espère que j'irai mieux dans quelques jours, et alors je vous reverrai mon unique bien-aimée J.- Beethoven Ces lettres ne sont pas difficiles à dater. Le contrat avec Clementi, selon lequel celui-ci obtenait les droits d'édition pour la Grande-Bretagne des trois quatuors Rasumowsky, de la Quatrième Symphonie, de l'ouverture de Coriolan, du concerto pour piano en sol majeur et du concerto pour violon (ce dernier également dans sa version pour piano) fut conclu à Vienne le 20 avril 1807. Le 11 mai de la même année, Beethoven écrit à Franz Brunsvik qu'il s'est « tout à fait bien entendu » avec Clementi, et continue: « ... j'ai besoin, cher B., des quatuors, j'ai déjà demandé à ta sœur de t'écrire à ce sujet. Cela demande trop de temps de les copier dans ma partition - donc dépêche-toi et envoie-les moi uniquement par la poste - tu les reçois au plus tard dans 4 ou 5 jours - je t'en prie instamment, parce que je peux sinon perdre beaucoup... » Les lettres à la sœur de Franz, c'est-à-dire à Joséphine, ont donc été écrites fin avril ou début mai 1807. La formule « bien-aimée unique J. » pourrait faire penser que leurs relations étaient encore à cette époque sans nuages, mais on ne doit pas non plus négliger le fait que Beethoven, qui, dans les premiers mois de son amour, ne pouvait jamais être assez souvent avec Joséphine, s'excuse à deux reprises de n'avoir pu la voir. La lettre suivante, de Beethoven, renforce l'impression que son amour pour Joséphine s'était déjà à cette époque affaibli: Heiglnstadt le 20 septembre Chère, bien-aimée, unique J.! - à nouveau quelques lignes seulement, de vous - me font une grande joie - combien souvent, bien-aimée J., j'ai lutté contre moi-même au sujet de cette interdiction que je me suis imposé de ne pas enfreindre - mais C'est en vain, mille voix me murmurent toujours que vous êtes mon unique amie, mon unique bien- aimée - je ne suis plus capable de tenir ce que je me suis imposé, ô chère J., laissez-nous nous promener sans soucis sur ce chemin où nous avons été si souvent heureux - Demain ou après-demain je vous vois, puisse le ciel me donner une heure sans être dérangés où je sois avec vous pour avoir enfin cette conversation dont je suis privé depuis longtemps et où mon cœur et mon âme puissent vous rencontrer encore une fois - j'ai été jusqu'à maintenant toujours souffrant, mais cela s'améliore lentement - lorsque sœur Thérèse était là, j'allais encore mal, et encore presque tout ce mois-ci - ma susceptibilité ne me permit de séjourner nulle part, même chez mes meilleurs amis - début septembre je me rendis à heilgnstadt, ce qui ne voulut pas me réussir, dus rentrer en ville, puis j'ai été à Eisenstadt chez le prince Esterhazi où l'on joua ma messe - d'où je suis revenu il y a quelques jours, j'étais à peine arrivé à Vienne depuis un jour que j'avais été 2 fois chez vous - mais ne pus avoir le bonheur - de vous voir - cela me fit mal- et je présumai que vos sentiments avaient peut-être changé - j'espère pourtant encore - aussi à E. et partout, votre image me poursuivit - voilà toute ma vie - ma santé s'améliore de jour en jour et j'espère ainsi - pouvoir bientôt vivre à nouveau davantage pour mes amis - n'oubliez pas - ne maudissez pas votre votre éternellement fidèlement dévoué Beethowen je vais aujourd'hui même en ville - et pourrais presque porter moi-même ma lettre - si je ne doutais pas - qu'il puisse m'arriver pour la troisième fois de ne pas vous voir. Cette lettre est facile à dater; il ne peut s'agir que de l'année 1807, car c'est le 13 septembre que la messe en ut majeur de Beethoven fut jouée à Eisenstadt pour la fête de la princesse Esterhazy. Beethoven demeura à Eisenstadt du 10 au 16 septembre; pendant les mois de juin et juillet, il avait habité Baden près de Vienne. Joséphine y séjourna également en juillet en villégiature avec ses enfants, mais habita Vienne en août. Charlotte qui demeura à cette époque chez Joséphine à Vienne avec son mari et sa fille, écrivit le 9 août à Thérèse: « ...Envoie-moi aussitôt les dimensions de mon portrait, longueur et largeur. Pepi veut que j'envoie à Beethoven le tableau sans cadre. Je ne pouvais pas l'envoyer jusqu'à maintenant, car il était à Baden, il revient demain. » Beethoven serait donc rentré le 10 à Vienne; début septembre, il alla à Heiligenstadt mais rentra bientôt à Vienne. Sa lettre à Joséphine est à bien des égards significative. Beethoven s'est imposé une obligation, certainement celle de ne plus rencontrer Joséphine, peut-être celle de ne plus lui écrire. Il ne peut plus tenir son dessein et désire pouvoir ouvrir à nouveau son cœur à la bien-aimée. Mais il a aussi des difficultés et des doutes: il a déjà essayé deux fois de revoir Joséphine depuis qu'il est de retour à Vienne, mais sans succès, si bien qu'il a déjà supposé un changement dans les sentiments de la bien-aimée. Il redoute même de frapper une troisième fois en vain à la porte de Joséphine! Il est possible que les lignes suivantes de la comtesse se rapportent à cette lettre. Ce n'est à nouveau qu'un brouillon incomplet : « Je ne voulais pas vous blesser! cher B., mais puisque vous l'avez pris comme ça, et que j'ai parfaitement conscience d'avoir agi contre les lois de la convenance auxquelles je prête peu attention, c'est donc à moi de vous demander pardon - je vous en prie d'autant plus que je ne peux pas bien comprendre dans ce cas comment la susceptibilité peut encore trouver place là où il y a une véritable estime réciproque. Une maladie que je n'aurais cru trouver que chez des âmes faibles. » A ce brouillon de Joséphine s'enchaîne cette lettre de Beethoven: Chère, chère J. Je ne peux vous écrire que quelques lignes aujourd'hui - si vous croyez que c'est en raison de trop de distraction, vous vous trompez, ma tête commence à aller mieux et ainsi - je deviens aussi plus solitaire - d'autant plus que je ne trouve ici aucune société pour moi - vous n'allez pas bien - combien cela me fait mal de ne pas vous voir - mais cela vaut mieux pour votre, pour ma tranquillité que je ne vous vois pas - vous ne m'avez pas blessé - susceptible, je le fus certes, mais pour une tout autre raison que celle que vous croyez - aujourd'hui je ne peux pas vous écrire plus longuement à ce sujet, quoi qu'il arrive, notre opinion l'un de l'autre est fondée bien sûr si favorablement que des futilités ne pour font jamais nous séparer - pourtant ces futilités peuvent engendrer des réflexions - qui, le ciel en soit loué, n'arrivent pas trop tard - rien contre vous chère J. tout - tout pour vous - mais ce doit être ainsi - portez-vous bien J. aimée - davantage dans quelques jours. Si Beethoven redoutait déjà dans sa lettre du 22 septembre un changement dans: les sentiments de Joséphine, les événements qui suivirent semblent lui donner raison: Chère J. comme je dois presque craindre que vous ne me laissiez plus du tout venir vous trouver - et que je ne veux plus essuyer les refus de vos domestiques - je ne peux donc plus venir chez vous - que si vous m'expliquez votre attitude - si c'est vraiment - que vous ne voulez plus me voir - montrez de la sincérité - je la mérite sûrement de vous - lorsque je me suis éloigné de vous, je croyais devoir le faire, parce qu'il me semblait que vous le souhaitiez - bien que je n'en aie pas peu souffert - pourtant je me maîtrisai -pourtant j'eus plus tard à nouveau l'impression que - je me trompais sur vous - le reste est dans la lettre que je vous ai envoyée il y a peu de, temps – dites-moi chère J. vos pensées rien ne doit vous retenir - dans ces conditions je ne peux et ne dois plus rien vous dire - portez-vous bien chère chère J – je vous prie de me renvoyer le livre dans lequel j' avais mis ma lettre pour vous - on me le demande aujourd'hui. Pour Madame La Comtesse deym Nèe Comtesse Brunswick Une dernière lettre de Joséphine à Beethoven fut écrite nettement plus tard. On pourrait supposer qu'elle date du début de septembre 1807 et que la lettre de Beethoven du 20 septembre lui répond, car le Maître y écrit que les quelques lignes de Joséphine lui avaient fait grand plaisir; par contre Joséphine pouvait avoir, pendant les mois d'été, suffisamment de nouvelles de Beethoven, puisqu'il était dans son voisinage à Baden. De même par la suite, à Vienne, elle ne manquait pas d'occasions de se renseigner soit personnellement, soit par ses relations, sur la santé du Maître. De plus, le désir le Joséphine d'avoir des nouvelles de Beethoven serait en contradiction avec les plaintes répétées de Beethoven, que le domestique ne le laisse pas entrer. Ill faut donc situer cette dernière lettre de Joséphine nettement plus tard: « J'avais depuis longtemps souhaité avoir des nouvelles de votre santé et je m'en serais informée depuis longtemps si la timidité ne m'avait retenue. - Dites-moi à présent comment vous allez, ce que vous faites? comment sont votre santé, vos sentiments, vos habitudes - la part profonde que je prends à tout ce qui vous concerne et que je prendrai aussi longtemps que je vivrai me rend nécessaire d'avoir des nouvelles à ce sujet. Ou est-ce que mon ami Beethoven, puis-je bien vous nommer ainsi, croit que j'ai changé. - Que signifierait pour moi ce doute d'autre que si vous-même n'étiez plus le même. » La réponse de Beethoven, c'est bien dans la lettre suivante qu'il faut la chercher, lettre qui est sans doute la dernière: Je vous prie ma chère Joséphine de transmettre cette sonate à votre frère - je vous remercie de vouloir faire encore comme si je n'étais pas complètement rayé de votre souvenir, même si ce fut peut-être plus à l'instigation des autres - vous voulez que je vous dise comment je vais, on ne peut me poser de question plus difficile - et je préfère la laisser sans réponse, plutôt que - d'y répondre trop véridiquement - ~ portez-vous bien chère J.  comme toujours votre Beethoven qui vous est éternellement dévoué. Ces lignes forment le douloureux point final de cette correspondance. Ces lettres d'amour appartiennent aux documents les plus importants de la vie intime de Beethoven. Il n'existe rien de comparable tant par le nombre que par le contenu parmi les lettres de Beethoven à d'autres femmes. Le mystère de son amour pour Joséphine Deym se trouve éclairci: ce que l'on ne pouvait que supposer dans les écrits de sa sœur se trouve confirmé. Ces lettres nous font revivre toute l'histoire de leurs relations intimes jusqu'à leur fin lourde de renoncement. Cette correspondance s'étend au maximum de l'été ou de 1'automne 1804 jusqu'à la fin de l'année 1807, la plupart des lettres étant de l'automne et hiver 1804/1805. Ces mois d'hiver correspondent également, selon Joséphine elle- même, à l'époque où la demande en mariage de Beethoven fut la plus ardente. Son amour fut certes partagé par la comtesse déjà fascinée par son art, mais elle conserva une certaine retenue. Beethoven mit son coeur dans ses paroles, avec ses qualités, sa noblesse de sentiments et sa franchise, mais aussi ses défauts, son insistance tempétueuse et sa susceptibilité facile. Dans ses entretiens avec elle, il fut, par moments, à en juger d'après les lettres de Joséphine, encore plus impétueux, si bien qu'elle lui demande de la ménager. Aussi grande qu'ai été la vénération de la comtesse pour Beethoven, il transparaît dans ses brouillons une certaine froideur, une intelligence réfléchie. Déjà, le fait qu'elle écrive ses lettres au brouillon, pesant soigneusement ses mots, montre clairement qu'elle savait maintenir ses sentiments dans les limites voulues par sa raison et son rang. Or, aussi bien choisis qu'aient été les mots, c'est un non à la sincère demande en mariage de Beethoven que l'on perçoit à chaque ligne. La détermination de la date des lettres répond à la question: Est-ce que Joséphine fut « l'Immortelle Bien-Aimée » ? Si, en se référant à l'état actuel des recherches, les lettres à « l'Immortelle Bien-Aimée » furent écrites en juillet 1812, Joséphine ne peut en être la destinataire. Ainsi s'écroulent aussi toutes les hypothèses qui conduisirent récemment à de sensationnelles « découvertes» sur les relations de Beethoven et Joséphine et qui furent reprises non seulement par des journalistes empressés, mais malheureusement aussi par quelques musicologues, bien que le manque de solidité de ces suppositions ait du apparaître à tout esprit critique, puisqu'il ne fut apporté aucune preuve des points les plus importants de ces « découvertes ». Lorsque Joséphine épousa le baron. Stackelberg, les relations amoureuses entre Beethoven et la comtesse avaient pris fin. Il n'y a donc pas lieu de douter de l'assertion de Beethoven maintes fois répétées quant à son attitude vis-à- vis des femmes mariées. Le secret de « l'Immortelle Bien-Aimée » reste entier. Thérèse écrit le 12 juillet 1817 dans son journal: « Est-ce que Joséphine n'est pas punie à cause de la douleur de Luigi - sa femme! que n'eût-elle pas fait de ce héros! ». Thérèse semble donc croire qu'un mariage entre les deux amants aurait eu une bonne influence sur la personnalité et le génie créateur de Beethoven. Pourtant, si l'on réfléchit impartialement aux circonstances qui résultaient d'une part de l'existence de la famille proche et lointaine de la comtesse et surtout du caractère des deux amants, il ne faut pas regretter qu'un renoncement certes douloureux ait mis fin pour Beethoven à cette époque si heureuse et si pleine d'espoir. Il ne faut pas attribuer trop d'influence aux événements de la vie d'un artiste sur son œuvre. Mais on peut ici se rappeler que, pendant ces mois où Beethoven espérait le bonheur de sa vie auprès de Joséphine, il écrivit son unique opéra Léonore, ce chant de l'amour et de la fidélité conjugale. Joseph SCHMIDT -GÖRG (traduit par Claude Broussy) _____________________________________________________________________________