Site de Claude BROUSSY
Des lettres inédites de Beethoven à la Comtesse Deym, née Brunsvik En cette année du deuxième centenaire de sa naissance, on interroge Beethoven plus que jamais à travers sa vie et son œuvre. Nous sommes heureux de publier des lettres dont l'importance est considérable. Les manuscrits en appartiennent à la Maison de Beethoven à Bonn. L'analyse et les commentaires sont du Professeur Joseph Schmidt- G6rg, qui mérite une gratitude profonde. La traduction de l'ensemble est de Claude Broussy. Nous avons tenté de garder à l'impression les caractères les plus vivants de ces documents. Sont en italique - après l'introduction de Claude Broussy - les textes de Beethoven lui-même et ceux qui lui sont destinés. Le soulignement cher à Beethoven, et dont Claude Broussy parle ci-dessous, a été marqué en reproduisant en caractère romain les mots soulignés par lui. Les textes écrits directement en français par Beethoven et ses amis sont imprimés en caractères gras, avec leur orthographe souvent curieuse. Introduction sur le style de Beethoven et les problèmes de traduction par Claude Broussy Le style de Beethoven dans ses lettres et écrits de toutes sortes est extrêmement personnel et peut faire penser à ses compositions à caractères d'improvisation, telle certaine sonate « quasi una fantasia » de l'opus 27, dite Clair de Lune, ou l'introduction de la fantaisie avec chœurs op. 80. Ce style est intimement lié au génie de la langue allemande dont Beethoven plie la syntaxe à son usage pour mieux exprimer la suite rapide de ses pensées. Il en résulte des problèmes difficiles de traduction, si l'on veut rendre aussi exactement que possible non seulement ce que Beethoven a voulu exprimer, mais aussi comment il le fait. Il faut donc ou malmener la syntaxe française comme le fait Beethoven pour sa langue maternelle, ou, si l'on choisit de le traduire dans un français correct, ne donner qu'une faible idée de ce style si propre à Beethoven. La plupart des traducteurs ont opté pour la deuxième solution qui a naturellement l'avantage de donner des textes plus faciles à lire. Il nous a paru cependant regrettable que le lecteur de langue française ne puisse ainsi connaître la saveur du style beethovenien et avons préféré ici rester aussi près du texte allemand que le permet la différence si grande entre le génie des deux langues. L'examen d'un manuscrit de Beethoven montre qu'il devait écrire extrêmement vite. De cette rapidité d'écriture découlent beaucoup d'incorrections qu'il ne prenait pas le temps de corriger: Il faut d'ailleurs dire que l'orthographe de Beethoven était très incertaine! Nous n'avons pas transcrit ces erreurs qui sont sans intérêt puisque non voulues. Par contre, Beethoven fait un usage particulier de trois éléments de la grammaire allemande qu'il était possible de tenter de rendre en français.. la syntaxe, la ponctuation et l'emploi des majuscules. La langue allemande, qui connaît comme le latin la déclinaison des substantifs et adjectifs, offre une certaine liberté quant à la place des mots dans la phrase. Beethoven fait un grand usage de cette liberté .' ses phrases commencent presque systématiquement par le mot le plus important. Ce procédé, qui n'a pas besoin du « c'est... que »français, lui permet d'articuler toute une phrase autour du concept qu'il veut souligner, tout en conservant une structure très légère, très concise. De fait, il y a rarement un mot inutile, un adjectif ou un adverbe de trop dans le style de Beethoven, sur tout lorsqu'il exprime ses sentiments. Lorsque le procédé du mot en tête de phrase ne semble plus suffire, il utilise la répétition, répétition « variée » comme dans le développement de certaines œuvres musicales. La cinquième lettre à Joséphine, qui rappelle étrangement la lettre à l'Immortelle Bien-Aimée, en donne un bon exemple.. «~...Pour Elle - toujours pour Elle ,seulement Elle ---éternellement Elle - Elle seulement - Elle jusqu'à la tombe --- mon réconfort --- mon Tout ô Créateur veille sur Elle---..." Cet exemple montre également l'emploi que fait Beethoven de la ponctuation. En allemand, l'emploi de la virgule est défini par des règles grammaticales. Beethoven y prête peu d'attention, mais utilise par contre abondamment le tiret qui remplace la virgule telle qu'on l'emploie en français, ou même le point. Enfin, Beethoven fait grand usage du soulignement, qui est ainsi son troisième procédé pour renforcer la signification de certains mots. Voici un exemple extrait de la quatrième lettre à Joséphine, tout d'abord avec une ponctuation normale, puis avec celle de Beethoven.. « J'espère cependant aussi que je vous serez par moi un peu heureuse, sinon je serais vraiment égoïste. » « J'espère cependant aussi --- que vous serez par moi un peu heureuse - sinon je serais vraiment --- égoïste» La façon dont Beethoven renforce la puissance du mot «égoïste », pour mieux convaincre, fait bien penser à son style musical. Nous avons donc conservé ces différents .signes de ponctuation dans la traduction. L'emploi des majuscules (en allemand, tous les .substantifs commencent par une majuscule) est également très curieux chez Beethoven. Il s'agit certes bien des fois de fautes d'orthographe, mais souvent aussi d'une .sorte d'anoblissement peut-être inconscient d'adjectifs, de pronoms, d'adverbes qu'il élève ainsi au rang de substantifs. Dans ce dernier cas, bien que l'effet soit pour le lecteur français un peu différent, nous avons conservé les majuscules. Qu'il nous soit permis de remercier ici la direction de l'Association de la Maison de Beethoven qui a autorisé cette traduction et le professeur Dr. Schmidt-Görg ainsi que le Dr. Schmidt, des Archives de Beethoven à Bonn, qui nous ont aidé dans cette tâche et permis d'ajouter les tout derniers documents retrouvés. C.B. ___________________________________ Voici treize lettres* de Beethoven qui étaient jusqu'à présent restées inédites et qui doivent retenir l'attention de tous les musicographes et mélomanes. Il s'agit presque exclusivement de lettres d'amour adressées à une aristocrate hongroise que La Mara, dès 1920, supposait être « l'Immortelle Bien-Aimée », cette inconnue à laquelle Beethoven écrivit les 6 et 7 juillet d'une année imprécisée la célèbre lettre en trois parties. Ces treize lettres adressées à la Comtesse Deym sont extrêmement importantes pour l'histoire de la vie de Beethoven; elles furent acquises au cours de l'été 1949, avec des lettres et des écrits de la main de la Comtesse et de ses proches par la collection beethovénienne Bodmer de Zurich. Le Docteur Bodmer** mit ces lettres à la disposition des Archives de Beethoven à Bonn et autorisa généreusement leur publication en fac-similé. (*) Une quatorzième lettre ainsi que deux brouillons de réponse de Joséphine furent achetés plus tard par la Beethoven-Haus lors d'une vente de Sotheby. Ils viennent d'être publiés, dans le Beethoven- Jahrbuch 1965-1968 (Beethoven-Haus, Bonn) et grâce à l'amabilité du Professeur Schmidt-Görg, ces documents ont pu être inclus dans cette traduction, en respectant l'ordre chronologique. (Note du trad.) (**) Le Docteur Bodmer est mort à Zurich le 28 mai 1956. Il a légué sa collection de documents beethoveniens à la Beethoven-Haus de Bonn. (Note du trad.) La Comtesse Joséphine naquit le 28 mars 1779 à Presbourg (aujourd'hui Bratislava), troisième enfant du Comte Anatol Brunsvik (1745-1792) qui avait épousé le 16 mai 1774 la baronne Anna Barbara von Seeberg. Avec sa sœur et son frère aînés, Thérèse et Franz, et sa plus jeune sœur Charlotte, elle appartient, dès avant la fin du siècle, au cercle des amis de Beethoven, dans lequel entra aussi bientôt sa cousine du côté de son père, Giulietta Guicciardi, à qui fut dédicacée la sonate Clair de Lune et que Schindler fit passer pour 1'« lmmortelle Bien-Aimée », jusqu'à ce que A. W. Thayer mette à sa place Thérèse Brunsvik, et qu'enfin on puisse croire qu'il s'agit de Joséphine. La première rencontre personnelle de Joséphine avec Beethoven eut lieu en mai 1799, alors qu'elle passait dix-huit jours à Vienne avec sa sœur aînée et sa mère. Ce séjour est raconté par sa sœur Thérèse dans ses Mémoires: « Pendant ces merveilleux dix-huit jours à Vienne, ma mère souhaita procurer à ses deux filles Thérèse et Joséphine les inappréciables cours de musique de Beethoven. Beethoven, comme l'assura Adalbert Rosti, un ami d'école de mon frère, ne se laisserait pas décider à répondre à une simple invitation; mais si Leurs Excellences se résignent à gravir les trois étages de l'étroit escalier en limaçon de St. Peterplatz, et à lui rendre visite, il répondait du succès. Ce qui arriva. Ayant ma sonate avec accompagnement de violon et violoncelle de Beethoven sous le bras, comme une petite fille qui va à l'école, nous entrâmes. L'immortel cher Louis van Beethoven fut très aimable et aussi poli qu'il pouvait l'être. Après quelques phrases de part et d'autre, il m'installa à son piano désaccordé et je commençai aussitôt, chantant l'accompagnement de violon et violoncelle, je jouai fort honnêtement. Cela le ravit tellement qu'il promit de venir quotidiennement à l'hôtel « zum Erzherzog Carl » - à l'époque « goldenen Greifen ». C'était la dernière année du siècle écoulé, en mai. Il vint régulièrement, mais au lieu d'une heure il restait souvent de midi à 4 ou 5 heures, et il n'était jamais fatigué d'abaisser et de courber mes doigts que j'avais appris à tenir hauts et allongés. Cet homme si noble doit avoir été très satisfait, car pendant les 16 jours il ne manqua pas une seule fois. Nous restions jusqu'à 5 heures sans ressentir la faim. Notre aimable mère attendait aussi - mais les hôteliers étaient très irrités, car à cette époque ce n'était pas encore la coutume de déjeuner à 5 heures de l'après-midi. C'est à cette époque là que fut conclue cette profonde et sincère amitié avec Beethoven qui dura jusqu'à la fin de sa vie. Il vint à Ofen (Budapest); il vint à Martonvasar, il fut accueilli dans notre société-république d'hommes choisis. Une place circulaire était plantée de hauts et nobles tilleuls; chaque arbre portait le nom d'un de ses membres, et pendant leur douloureuse absence nous nous entretenions avec leur symbole, et ils nous informaient. Très souvent, après que le bonjour eût été prononcé, j'interrogeais l'arbre sur ceci et cela que je voulais savoir, et il ne manqua jamais de répondre! » Ces journées à Vienne devaient avoir une autre signification pour, Joséphine. Le soir de leur arrivée elle avait visité avec sa mère et sa sœur la collection du statuaire de la cour Müller, une riche exposition de copies en plâtre et en cire de statues antiques, d'automates et autres curiosités attractives. Sous le nom de Müller se cachait le comte Joseph Deym, qui avait dû momentanément abandonner son nom et son titre à la suite d'un duel. Cet homme qui avait déjà 47 ans, s'éprit aussitôt de Joséphine. A la fin du séjour viennois il demanda sa main à sa mère; pressée par celle-ci Joséphine donna son consentement. « Six semaines plus tard Joséphine reçut la bénédiction nuptiale de l' évêque von Weissenburg à Martonvasar. » Comme Thérèse commença à écrire ses Mémoires seulement dans sa soixante-et-onzième année, des fautes de mémoire purent s"y glisser facilement et, entre autres, la conduisirent effectivement maintes fois à donner de fausses dates. Mais tout ce qui concerne le séjour à Vienne au printemps de 1799 et e brusque mariage de sa sœur est confirmé par ailleurs. Le mariage de Joséphine fut béni le 29 juin 1799 par l'évêque von Stuhlweissenburg. En retranchant six semaines, nous obtenons la date du départ de Vienne: le 25 mai Or, le 23 mai, Beethoven écrivit dans l'album des deux comtesses le lied: « Ich denke dein » (je pense a toi) avec quatre variations pour piano à quatre mains. C'est peut-être à cette époque-là aussi que naquirent les morceaux pour l'horloge à flûte qui furent vrai- semblablement écrits pour le cabinet de Deym, Mozart ayant écrit aussi pour le comte en 1790-91 trois morceaux dans la même intention. Dans la maison des Deym à Vienne, Beethoven était un hôte reçu avec plaisir. Il participait fréquemment aux concerts de musique de chambre organisés par la mélomane qu'était la comtesse. Pour Joséphine, ces rencontres étaient de joyeuses interruptions de sa vie monotone, car elle ne s'habituait selon Thérèse, que difficilement au « vieil homme étranger qui fut bientôt dans des complications financières et sociales très critiques... il lui ôtait chaque livre des mains - il n'avait aucune culture littéraire. La musique lui répugnait... » Le comte Deym mourut après quatre ans et demi de mariage, le 27 janvier 1804, pendant un court séjour à Prague. Quatre enfants étaient nés du mariage; le dernier naquit peu après la mort de Deym. Pour Joséphine ce furent des jours difficiles qui commencèrent. Six mois après la mort de son mari, elle eut une grave maladie nerveuse, et par la suite il sera souvent question de maux de tête. Pourtant, avant même la fin de l'année, les séances de musique recommencèrent dans la maison de Joséphine, qui entre-temps avait pris chez elle sa plus jeune sœur Charlotte. Charlotte épousa au printemps 1805 le comte Emerich Teleki, qu'elle suivit à Hosszufalu dans le Siebenbürgen. Il semble que Thérèse remplaça sa sœur chez Joséphine. A la mi-octobre, lorsque la cour, la noblesse et la riche bourgeoisie quittèrent Vienne sous la pression des événements menaçants de la guerre, Thérèse fit mettre en sûreté les meubles de Joséphine et passa l'automne et l'hiver avec ses enfants chez sa mère à Budapest. Depuis le début de novembre, Thérèse, qui était d'abord resté à Presbourg, s'était jointe à elles. En février 1806 nous rencontrons Joséphine â nouveau à Vienne, mais le 19 mars elle joue avec sa sœur et ses enfants dans une pantomime qui fut donnée à Budapest pour la fête du comte palatin Joseph. Elle passa le mois suivant à nouveau à Vienne. Pendant le séjour à Budapest puis à Vienne, le comte Anton Maria von Wolkenstein- Trostburg, grand maître de cour du grand-duc de Toscane et plus tard électeur à Salzbourg et Würtzbourg, est tombé amoureux de Joséphine. Nous pouvons lire dans une lettre du prince à Thérèse en date du 18 juin 1806 l'impression que lui avait faite la jeune veuve: « Avant tout il y a une soirée passée chez vous qui restera inoubliable, celle où je vis pour la première fois Pepi (Joséphine) avec sa merveilleuse amabilité, et que je fus complètement anéanti. Elle ne se douta pas de la destruction qu'elle avait provoquée en moi - mais c'est justement là qu'est son charme... A Vienne je la vis aussi souvent qu'il m'était possible et c'était encore trop peu. Ses malaises fréquents, des affaires, et la mort de mon cher père me prirent une grosse partie de mon séjour de quinze jours à Vienne... » Le grand-duc qui était depuis octobre 1805 à Budapest, en partit le 10 avril 1806; après quelques jours à Vienne, il quitta cette ville le 27 du même mois pour Wurtzbourg. Fin mai, Joséphine alla avec Thérèse à Hosszufalu pour assister Charlotte1ors de son premier accouchement. Le 5 juillet naquit une petite fille qui reçut le nom de Blanka. Après avoir rendu visite à la belle-mère de Charlotte à Kendilona et Klausenburg {aujourd'hui Cluj, en Roumanie), où elles furent invitées environ quinze jours, les deux sœurs rentrèrent à Martonvasar au plus tard à la mi-août. Au cours des années suivantes, un voyage est à remarquer: celui que fit Joséphine avec ses fils Fritz et Karl en août 1808 à Karlsbad, où sa mère et Thérèse se trouvaient déjà. De là, elle se rendit avec les enfants et Thérèse auprès du célèbre pédagogue Salzmann.à Schnepfenthal près de Gotha, mais elle fut rebutée par l'aspect du « pédagogue habillé d'une large redingote de couleur claire tombant jusqu'aux chevilles, botté et éperonné comme un palefrenier» et ne lui confia pas ses fils. Pestalozzi lui ayant été recommandé, la petite compagnie se mit en route pour Yverdon en Suisse. Mais là aussi, Joséphine ne voulut pas laisser les garçons.  Cependant, pendant ces six semaines de séjour à Yverdon, le baron émigré Christoph von Stackelberg lui était apparu comme un homme qui « par son sens mûri de la pédagogie était devenu important pour elle, par amour pour ses enfants ». Stackelberg se joignit à la compagnie en voyage et prit en charge l'éducation des garçons, si bien que Thérèse eut bientôt l'impression d'être de trop. Après un long voyage qui les conduisit avec beaucoup d'incidents à Genève, Gênes, Florence et Pise, les deux sœurs rentrèrent avec les garçons et Stackelberg en juin 1809 à Martonvasar. Stackelberg ne voulut continuer l'éducation des enfants (il était allé chercher entre temps les deux filles de Joséphine à Vienne) que comme époux de Joséphine. « Par amour pour ses enfants" elle accepta; le mariage eut lieu le 13 février 1810 à Gran. Trois filles naquirent de ce mariage. Les difficultés financières qui furent la conséquence de l'inexpérience de Stackelberg en matière d'argent et aussi des trop grands besoins de Joséphine firent naître de plus en plus de discordance entre les époux. Lorsque, vers la fin de l'année 1815, Stackelberg eut hérité, à la suite de la mort de son frère, de biens en Russie, il exigea vainement de son épouse qu'elle le suive dans sa patrie; il emmena les trois filles, mais les laissa avec leur gouvernante pendant deux ans chez le doyen de Trautenau en Bohême. Ce n'est qu'en 1817 qu'il revint avec ses enfants à Vienne, mais abandonna bientôt définitivement l'Autriche. Joséphine mourut le 31 mars 1821 à Vienne. Après ce court résumé de la vie de Joséphine, les treize lettres de Beethoven à la comtesse se laissent plus facilement situer et leur contenu plus exactement apprécier. Comme les lettres, une exceptée, ne sont pas datées, il n'est pas possible a priori de fixer leur ordre exact; il en est de même pour les brouillons de réponse de la comtesse. Un premier fait vient pourtant aider à préciser leur époque: presque toutes les lettres sont adressées à Madame la Comtesse Deym, quelques-unes avec l'additif née Brunsvik. Elles furent donc écrites sûrement après le mariage de Joséphine avec Deym et avant celui avec Stackelberg, soit au plus tôt après le 29 juin 1799 et avant le 13 février 1810 au plus tard. Mais on peut encore resserrer ce grand intervalle de temps. Si l'on considère qu'il s'agit presque exclusivement de lettres d'amour, on pourra tenir pour première lettre celle qui dans sa forme, l'appellation et les salutations, est assez conventionnelle. C'est le cas de la lettre suivante dont nous préciserons ensuite la date. Je ne savais pas moi-même hier que je serais dans la situation de calmer votre soif de nouveauté; --- la deuxième sonate de l' œuvre que je vous envoie ici est nouvelle, Personne ne l'a encore ici, je dois donc vous prier sincèrement de ne la donner également à personne, sinon elle pourrait tomber dans les mains d'un éditeur d'ici, et pourrait porter préjudice à l'éditeur propre --- à Franz, bien des choses -- aujourd'hui il m'est impossible de lui écrire -- Demain en fin d'après-midi j'aurai donc le plaisir de pouvoir être en votre compagnie ainsi qu'en celle de Charlotte - portez-vous bien chère et bonne comtesse ---~ votre très dévoué Beethoven Pour Madame la Comtesse Deym La sonate mentionnée est une nouvelle œuvre, visiblement de Beethoven même, et qui parut comme second morceau d'une édition parue hors de Vienne. Cela ne peut être que la sonate pour piano en mi bémol opus 31 No 3 qui, en mai/juin 1804 parut dans la « 11. Suite du Répertoire des Clavecinistes » chez Johann Georg Nägeli à Zurich; elle se trouve dans les pages 20 à 40 du cahier, qui dans les pages 1 à 19 contient une réédition de la sonate Pathétique op. 13 déjà parue en 1799 chez Joseph Eder à Vienne. La première lettre de Beethoven à Joséphine est donc écrite au plus tôt dans l'été 1804, à peu près six mois après la mort de Deym, vraisemblablement même un peu plus tard. Joséphine et Charlotte passèrent l'été à Hietzing près de Vienne. En juin, Charlotte écrit à sa sœur Thérèse: « Nous avons rendu visite à Beethoven, qui a très bonne mine et nous a promis de venir chez nous. Il ne veut pas voyager cet été mais ira peut-être habiter à Hütteldorf si bien que nous serons très près les uns des autres. Il se plaint de ce que Franz ne soit venu chez lui avant son départ. Le méchant ne nous a pas encore écrit une ligne et nous ne savons pas où nous devons lui adresser nos lettres... » Beethoven n'alla pas à Hütteldorf à proximité des deux sœurs, mais à Baden, et plus tard à Döbling; en automne, il prit logement dans la maison Pasqualati à Vienne. Depuis septembre les deux sœurs se trouvaient également à nouveau dans la capitale. Joséphine était alors sérieusement malade. Charlotte écrit le 16 septembre à Thérèse: « Tu peux te représenter combien les accès de fièvre m'inquiètent et ce que j'ai à souffrir. Les nuits surtout furent terribles, elle avait d'effrayantes crises de nerfs, tantôt riait, tantôt pleurait, puis sombrait dans l'inconscience. Le médecin a dit hier qu'elle ne pouvait plus revenir à Hietzing et encore moins aller à Martonvasar. Que c'est triste! N'avais-je pas raison quand je disais, et c'était en somme un pressentiment, « Dieu sait quand nous nous reverrons! » Ah, chère Tesi, nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu, aussi hors de moi que je sois à ce sujet, m'étant si profondément réjouie de revoir Maman, toi et Martonvasar ! » Les deux sœurs restèrent tout l'hiver à Vienne. C'est à partir de cet automne que les visites fréquentes de Beethoven semblent avoir commencé. Charlotte en rend compte à nouveau à sa sœur Thérèse le 10 novembre: « Beethoven était deux fois chez nous. Pepi l'a invité l'autre jour a dîné; après, on a fait musique, des quatuors, et lui étais si aimable qu'il a tout de suite joué comme on l'a prié une sonate et des variations, les mêmes que je t'envoie, divinement. Il te dit mille belles choses. " Comme il est ici question d'une invitation à déjeuner qui fut plus tard bien souvent répétée, la lettre suivante dut être écrite par Beethoven à peine avant le 10 novembre: Je crois chère J., ne pas avoir fait bien attention hier, ne disiez- vous pas que je devais venir dîner chez vous? --- si vous l'avez vraiment dit, je viens -- Comment va Charlotte -- j'espère mieux -- à un heureux revoir en vitesse votre adorateur Beethoven Pour Madame la Comtesse Deym Dans la lettre de Charlotte rien n'indique qu'elle soit malade; pourtant cette lettre doit avoir été écrite au plus tard dans l'hiver 1804/05, car Charlotte se maria au printemps 1805 et alla à Siebenbürgen. L'appellation et les salutations montrent que Beethoven pouvait déjà écrire dans un style plus familier. La santé de Joséphine doit s'être nettement améliorée entre temps. Le 20 novembre Charlotte écrit: « Beethoven est tort aimable: il vient presque tous les seconds jours et dône des leçons à Pépi; il demande toujours après vous; il compose un opéra, et nous a joué quelque pièce, charmant ». Quatre jours après, dans une autre lettre à Thérèse, elle dit: « Chaque fois que Kleinheinz, Zmeskall, Beethoven ou qui que ce soit d'intéressant est chez nous, je pense: 0 si ma Tesi était parmi nous! je suis oppressée par la pensée que ce serait ton tour de passer l'hiver ici, et que je suis - même involontairement - une usurpatrice... » Le 26 Thérèse met en garde Joséphine: « Ne fais pas tant de musique, si cela attaque si fort tes nerfs. Avant tout il y a la santé; sans elle, on ne peut jouir des biens de la terre. Toutes mes amitiés à Zmeskall, Beethoven et Kleinheinz. » Bientôt recommencèrent les concerts à la maison. Charlotte écrit le 19 décembre à Thérèse: «... Nos petites musiques ont enfin recommencé. Mercredi dernier nous avons eu la première. Pepi joua excellemment du piano; je ne trouve pas moi-même le courage de me faire entendre. Beethoven viens très souvent, il dône des leçons à Pépi: - C'est un peu dangereux, je t'avoue. » C'est à cette époque que la lettre suivante de Beethoven à Joséphine doit appartenir: Avec Schuppanzig l'affaire est arrangée -- Il viendrait -- et viendrait bien volontiers, il vous écrira lui-même à ce sujet ou ira vous voir - - vous pourrez donner de la musique tous les 15 jours, et en fixer le jour à Schuppanzig -- Zmeskall s'est occupé de cette affaire avec S. de sa Bonne manière vague - sinon tout serait différent - Les oppositions de ma part sont donc tombées -- au sujet de la musique de mercredi prochain je souhaiterais que vous ne donniez soit pas du tout de musique soit encore avec schlesinger, afin que la haine de ces individus ne retombe pas sur moi sans raison. - Mon frère, qui travaille à la banque, m'a demandé hier de vous prier de lui permettre de vous présenter ses devoirs, car il voudrait vous demander votre recommandation pour quelque part, En quoi consiste l'affaire, je ne sais pas,. je n'ajoute seulement que Si vous pouviez peut-être aider mon frère en quelque chose, je vous le recommande aussi, bien que des gens méchants aient répandu qu'il ne se conduisait pas correctement avec moi., je peux vous assurer que tout cela n'est pas vrai qu'il a toujours eu soin de moi avec une parfaite loyauté, Il y avait d' habitude quelque chose de rude dans sa conduite, et c'est ce que les gens ont contre lui, pourtant il a complètement perdu cela depuis quelques voyages, qu'il fit pour les affaires de son emploi; - faites donc moi dire chère bonne J. 9uand il doit aller vous voir - votre --- votre --- votre Beethoven Pour Madame La Comtesse Deym Née Comtesse Brunswick « Schlesinger » est sans doute le violoniste Martin Schlesinger qui fut engagé en 1788 comme Maître de concert chez le Cardinal-Primat de Hongrie, plus tard à Presbourg chez le Prince Grassalkowitz, enfin jusqu'à sa mort en 1820 chez le Comte Erdôdy à Vienne. Le 21 décembre Charlotte écrit à Franz: « Beethoven est presque tous les jours chez nous, donne des leçons à Pipschen - vous m'entendez, mon cœur! - J'ai Kleinheinz et fais, comme il dit, des progrès extraordinairement grands; l'ami Zmeskall vient aussi fort souvent. Tous ces musiciens se recommandent à ton souvenir. Beethoven veut t'écrire; il espère aller à Paris avec Lichnowsky au printemps prochain... » Peu après le nouvel an 1805 elle écrit à Thérèse: « Beethoven fut justement ici côme ta dernière (lettre) me parvint. Je lut donc l'apostrophe pour lui; il en était bien sensible et te dit mille amitiés. Il vient presque tous les jours, il est infiniment gracieux; il a composé un air pour Pepi quelle t'envois; mais te prie en même temps de ne le montrez à personne, ne pas même dire si tu le chantes devant quelqu'un, que tu l'as en notes; il te plaira j'en suis sûre. » De son côté Thérèse transmet la nouvelle à Franz le 17 janvier: « ...Beethoven vient avec assiduité chez Pepi - lui et aussi Kleinheinz écrivent chacun un opéra - Lottchen m'a envoyé aujourd'hui même un nouveau lied du premier et il est joli...» Trois jours plus tard elle écrit à Charlotte: « ... Ton lied, très chère, est ma joie depuis que je le possède. Au bout de deux jours je l'ai su par cœur. Quand je l'ai chanté, il a fait Furore, mais personne n'a pu en voir les notes. Mais dis-moi, Pepi et Beethoven, que doit-il en advenir? Elle doit faire attention! Je crois que c'est à son sujet que tu as souligné dans la partition de piano les mots: Ton cœur doit avoir la force de dire non, un triste devoir, si ce n'est pas le plus triste de tous !... » Plus tard il sera à nouveau question dans les lettres des deux sœurs du lied de Beethoven. Joséphine elle-même rapporte encore le 24 mars à sa mère: « ...De terribles maux de tête me tourmentent. L'époque de l'équinoxe doit être particulièrement sensible aux malades des nerfs. Le bon Beethoven m'a fait cadeau d'un joli lied qu'il a écrit pour moi sur un texte de l'Urania «an die Hoffung ». C'est début janvier 1805 qu'il est question pour la première fois du lied dans la correspondance des deux sœurs. Peut-être Beethoven l'avait-il. offert à Joséphine pour le Nouvel An, en tout cas c'est à cette occasion qu'il envoya à sa jeune sœur qui habitait avec elle, une petite gravure sur cuivre représentant un amour faisant brûler à l'aide d'une torche les ailes d'une Psyché. Il y était joint cette dédicace, écrite de sa main: « Au Nouvel An pour la malicieuse  comtesse Charlotte Brunswick de la part de son ami Beethoven. » Le manuscrit du lied est depuis longtemps disparu. Il portait vraisemblablement une dédicace à Joséphine, sinon le début de la lettre suivante serait difficilement compréhensible, car alors, comment quelqu'un aurait-il pu, en voyant la partition, en déduire qu'elle était écrite pour la comtesse Deym, d'autant que Beethoven, comme en témoigne aussi cette lettre, était obligé de tenir aussi caché que possible sa profonde inclination pour Joséphine ? Par ailleurs, il est presque certain que le brouillon suivant de Joséphine doit correspondre à une lettre à laquelle celle de Beethoven constitue la réponse: « Mon cœur, vous l'avez depuis longtemps, cher Beethoven, si cette assurance est pour vous une joie, recevez-la - Du cœur le plus pur - Veillez à ce qu'elle soit gardée aussi dans la poitrine la plus pure – c'est la plus grande preuve de mon amour - de mon respect que vous recevez par cet aveu, par la confiance! -- C'est ce qui vous anoblit le plus, que vous sachiez l'estimer -- que vous connaissiez la valeur de la possession que je vous -"- la possession de la plus noble partie de mon moi, dont je vous assure ici - me prouverez-vous - si vous vous en contentez - Ne pas déchirer mon cœur - Ne plus être si pressant - Je vous aime ineffablement - comme un pur esprit en aime un autre - N'êtes-vous pas capable de cette union? - Je ne peux en ce moment répondre à un autre amour - Vos lignes ne pouvaient que me faire faire des suppositions, je ne les ai pas clairement comprises -- je vous réponds avec une sincérité profonde et vraie---» Dans sa réponse, Beethoven cherche d'abord à calmer les craintes de Joséphine en précisant ce qui s'est passé. Lichnowsky, dont il est question dans la lettre, est sans doute le prince Karl Lichnowsky, l'ami et le bienfaiteur de Beethoven depuis des années; Tante Gu. est la mère de Giulietta Guicciardi, la tante de Joséphine, une jeune sœur de son père. Ce qui se trouvait déjà exprimé dans les lettres de Thérèse et Charlotte l'est maintenant aussi par Beethoven: l'entourage de la comtesse craignait qu'entre le Maître et elle naissent des sentiments plus intimes qu'il faudrait a priori interdire. Mais aux apaisements de Beethoven fait suite un aveu qui, répondant à celui de Joséphine, dévoile dans un langage aussi clair qu'émouvant les plus profonds sentiments du Maître pour Joséphine. Comme je disais la chose avec L. n'est pas aussi grave ma Bien-Aimée J. qu'on ne l'a rendue - L. avait vu par hasard chez moi le lied an die Hoffnung, sans que je l'aie remarqué, et qu'il n'en dise rien non plus, mais il en déduisit que je ne devais pas être tout à fait sans inclination pour vous, et quand ensuite Zmeskall, en raison de l'affaire avec vous et Tante Gu : alla chez lui, il lui demanda s'il ne savait pas si j'allais assez souvent chez vous, Zmeskall ne dit ni oui ni non, et au fond il ne pouvait rien dire, car j'avais échappé autant que possible à sa vigilance -- Lichnowsky dit qu'il croyait avoir remarqué que je n'étais pas sans inclination pour vous par un hasard (le lied), Ce dont cependant, comme il me l'assura solennellement, Z. n'avait rien dit.. - et Z. dut dire à la Tante Gui. qu'elle vous parle afin que vous m'encouragiez davantage à finir mon opéra, croyant que cela pouvait agir très favorablement, connaissant sûrement le grand respect que j'ai pour vous - c'est tout le Factum - Z - l'a grossi - et Tante Gu --aussi - depuis - puissiez-vous maintenant être tranquille, personne d' autre que ces deux personnes n'entrant en ligne de compte - L. a dit lui-même qu'il est lui~même trop connu pour sa délicatesse pour ne pas avoir dit un seul mot, même s'il avait présumé avec certitude d'un lien plus étroit - au contraire il ne souhaitait rien de plus qu'un tel lien puisse naître entre vous et moi, si c'était possible, estimant, tant on lui a parlé de votre caractère, que celui-ci ne pourrait que m'être profitable. - basta cosi - Maintenant il est vrai que je ne suis pas aussi actif que j'aurais dû l'être - mais un chagrin intérieur - m'a longtemps - volé mon ressort autrefois habituel, pendant quelque temps, lorsque le sentiment d'amour en moi pour vous J. adorée commença à germer, il augmenta encore - aussitôt que nous serons à nouveau une fois ensemble tranquille, il faudra que vous soyez informée de ma douleur réelle et du combat avec moi-même entre la vie et la mort que j'ai mené quelque temps -- Un événement me fit longtemps douter de tous les bonheurs de la vie ici-bas -- maintenant ce n'est plus qu'à moitié aussi grave, j'ai gagné votre coeur, ô, je sais avec certitude quelle valeur je dois donner à cela, mon activité va reprendre, et - je vous le promets ici solennellement, dans peu de temps je serai plus digne de vous et de moi -- ô puissiez-vous accorder un peu de valeur --- à faire -- mon bonheur par votre amour – à l'Augmenter -- ô J. aimée, ce n'est pas L'attraction de l'autre sexe qui m'attire vers vous, non, seulement vous, votre moi tout entier, avec toutes ses particularités - avez capté mon respect - tous mes sentiments - toute ma sensibilité - lorsque je vins chez vous- j'avais la ferme résolution de ne pas laisser la moindre étincelle d'amour germer en moi, mais vous m'avez vaincu - est-ce que vous le vouliez? - ou ne le vouliez pas? - cette question seule J. pourrait un jour me la résoudre - Ah ciel, tout ce que je voudrais vous dire - comment je pense à vous - ce que je ressens pour vous - mais combien faible combien pauvre ce langage - du moins le mien - Longue - longue - durée - doit être notre amour - il est si noble - fondé sur tant de respect et d'amitié réciproques - même cette grande ressemblance dans bien des choses, en pensée et en sensibilité – o elles me laissent espérer que votre cœur longtemps - battra pour moi - le mien ne peut – cesser - de battre pour vous - que quand - il ne battra plus du tout -- J. aimée portez- vous bien - j'espère cependant aussi - que vous serez par moi un peu heureuse - sinon je serais vraiment - égoïste »: Cette lettre, qui ne laisse plus aucun doute sur l'amour de Beethoven pour Joséphine, traduit dans une certaine mesure un sommet dans le développement de ce sentiment, mais aussi exprime déjà clairement les difficultés qui surgirent du côté des parents et amis. Il faut remarquer que Beethoven ne veut pas seulement calmer les craintes de Joséphine que leur amour soit découvert, mais qu'il présente également le Prince Lichnowsky comme un allié ne souhaitant rien d'autre « qu'un tel rapport entre vous et moi puisse naître, si c'était possible... » Les mots « si c'était possible » furent ajoutés après par précaution. L'opéra mentionné est naturellement Léonore que Beethoven avait commencé au début de 1804; les travaux s'étendirent jusqu:à l'été 1805. Parmi les esquisses pour l'opéra se trouvent aussi des esquisses pour le lied de Joséphine. C'est également à l'époque de cette lettre ardente que pourrait appartenir une note de Beethoven qui se trouve transcrite par Joséphine parmi ses propres brouillons de lettres: « D'elle - l'unique Bien-Aimée - pourquoi n' y a-t-il aucun langage qui puisse traduire ce qui est bien au-dessus du respect - bien au-dessus de tout - ce que nous pouvons encore nommer - ô qui peut prononcer Elle et ne pas sentir que quoi qu'il puisse dire sur Elle - tout cela ne l'atteint pas - seulement pas les sons - Ah ! ne suis-je pas trop orgueilleux quand je crois que les sons me sont plus dociles que les mots - Elle Elle mon tout mon bonheur - Hélas non - avec mes sons non plus je ne le peux pas, bien que toi, Nature, tu ne m'aies pas doué parcimonieusement, c'est pourtant trop peu pour Elle. Bats silencieusement pauvre cœur - tu ne peux faire davantage -, Pour Elle -- toujours pour Elle - seulement Elle - éternellement Elle - Elle seulement jusqu'à la tombe - Mon réconfort ~ mon Tout ô Créateur veille sur Elle - Bénis ses jours - plutôt sur moi tous les maux seulement Elle - Fortifie bénis console-La - dans le pauvre et pourtant souvent heureux destin, du mortel -- --même si Elle n'était pas ce qui me retient à nouveau à la vie même sans cela elle me serait tout - » Au dos de la deuxième page Joséphine fait, à la date du 24 décembre, un court compte de dépenses; il s'agit ici manifestement de l'année 1804. L'esprit de cette note recopiée par Joséphine correspond remarquablement à la lettre citée plus haut: on y retrouve la plainte de Beethoven sur l'insuffisance du langage, l'indication du chagrin intime qui lui « avait retiré longtemps ses forces autrefois habituelles » et qui augmentait encore lorsque naquit son amour pour Joséphine, la nécessité d'informer Joséphine de « ses souffrances et du combat avec moi-même entre la vie et la mort »; elle qui l'aurait enchaîné à nouveau à la vie, l'aurait ainsi sauvé du désespoir dans lequel il était plongé à la suite de la douloureuse révélation de la nature de ses maux d'oreille, révélation qui trouva dans le testament d'Heiligenstadt du 2 octobre 1802 un sommet poignant. Maintenant l'espoir est revenu, comme l'exprime le lied de Beethoven à Joséphine: « Toi qui aimes briller dans les saintes nuits et tendrement, doucement voiles la douleur qui fait souffrir une âme tendre, O Espérance, fais que, élevé par toi, le martyr pressente que là-haut un ange compte ses larmes. » Les lettres suivantes ont un contenu plus général et il est plus difficile d'établir leur ordre chronologique. Cependant comme l'appellation et la formule finale impliquent des relations intimes, elles sont sûrement de l'hiver 1804-.1805 ou au plus tard du printemps suivant. Chère bonne chère, --- --- --- J. -- je vous envoie ci-joint 6 flacons de mon eau de Cologne vous pouvez me les rendre quand vous aurez la vôtre par mon ami le gueux - j'essaie ce soir si je vous trouve chère, chère bien aimée J., sinon je voue vos parents au diable – portez-vous bien chère je tiens tellement à vous (plus) que vous ne tenez à moi votre fidèle L v Beethowen Pour Madame la Comtesse de Deym « Le gueux » doit vouloir désigner Zmeskall, qui était aussi étroitement lié avec Beethoven qu'avec les Brunsvik et qui devait supporter bien des plaisanteries dans la correspondance du maître; il partageait d'ailleurs cette appellation de gueux avec d'autres connaissances de Beethoven. Sous le mi-figue mi-raisin « je voue vos parents au diable » doit se cacher une rancune secrète envers ces nobles qui suivaient soucieusement les fréquentes visites de Beethoven. La lettre suivante donne quelques indices plus précis: Il n'est sûrement pas nécessaire de prouver - avec quel plaisir je serais aujourd'hui venu vous voir - mais - seulement une masse de travail - et de plus c'est seulement à 2 heures et demie cette nuit - que je suis rentré à la maison - vous étiez si Triste hier Chère J. - ne puis-je donc rien pour vous - alors que vous pouvez tant pour moi - me rendre si heureux - ne vous abandonnez donc pas tant à votre penchant pour la tristesse, comme cela me fait mal de vous voir ainsi - et d'autant plus que l'on ne sait pas comment ou en quoi on peut vous aider - voici votre - votre - Andante - et la sonate - laissez donc l'harmonie - vous n'en avez pas besoin - attendez qu'un jour je ne sois plus là pour vous - alors étudiez-la au nom de Dieu avec un professeur - Demain soir je viens chez vous, n'êtes-vous pas empêchée par ailleurs? - voulez-vous aller auparavant chez votre tante F - , faites-le moi savoir demain matin, je ne viens alors que vers 9 neuf heures du soir, et vous avez ainsi l'avantage de voir deux hommes intéressants tel un certain N - et moi le même soir - portez-vous bien Ange de mon cœur Pour Madame La Comtesse Deym L'Andante est celui en fa maj. qui, d'après les témoignages de Ries et de Czerny ainsi que selon les esquisses, était primitivement prévu comme mouvement lent de la sonate L'aurore et qui parut peu après An die Hoffnung au Bureau des arts et d'industrie à Vienne en automne 1805. La sonate mentionnée peut être L'aurore, mais peut être aussi la sonate en la maj. dont il va être question. Il s'agit dans les deux cas de copies, puisque Beethoven demandera que l'Andante et la sonate lui soient rendus pour quelques jours, ce qui aurait été inutile si les deux œuvres étaient déjà imprimées. La tante F. doit être la tante de Joséphine, Elisabeth, une sœur de son père, la veuve du général de brigade von Finta. Cette tante mourut en 1805, donc dans l'année où fut sans doute écrite cette lettre. L'abréviation «N » - on pourrait aussi lire un «h » latin - doit être une connaissance commune, peut-être Nicolas Zmeskall, mais rien ne vient corroborer cette supposition. Il se pourrait égale~ ment que «N » soit l'abréviation habituelle d'un nom quelconque, qui naturellement serait connue de Beethoven comme de Joséphine. Cette lettre est suivie par celle-ci: Chère J. Je vous prie de m'envoyer l'Andante et les deux Lieder je vous promets que vous aurez à nouveau les trois morceaux après- demain - je ne vous reprendrais pas ces derniers si vraiment il ne s'agissait pas qu'il faut que j'envoie quelques lieder à l'Impératrice douairière de Russie, et il m'est - actuellement impossible de m'occuper soit d'en chercher d' autres, soit d'en composer - Si vous n'avez pas besoin d'Idoménée, laissez-le moi quelques jours - portez-vous bien aimée unique J. Beethowen Pour Madame La Comtesse Deym Née Comtesse Brunswick L'Andante est celui de la lettre précédente. Les deux lieder sont peut-être An die Hoffnung et Gedenke mein déjà promis et que Beethoven offrit avec des œuvres plus importantes à Breitkopf et Härtel le 16 janvier 1805, mais qu'il reprit le 21 juin, le projet ayant échoué. Puisque Joséphine devait récupérer les trois morceaux le surlendemain, Beethoven voulait visiblement les faire copier et les envoyer à l'Impératrice douairière Maria Feodowna de Russie. Ries se chargea de copier l'andante, comme en témoigne une lettre non datée écrite par Beethoven: « Cher Ries, je vous prie, faites-moi le plaisir de me copier cet andante, même mal, je dois l'envoyer demain, et - comme le ciel sait ce qui en adviendra, je souhaiterais (envoyer) une copie, - il faut donc que je l'ai demain à une heure - la raison pour laquelle je vous charge de cela - est – qu'un copiste à moi est occupé à écrire d'autres choses importantes et que l'autre est malade. » Dans les lettres entre Beethoven et Joséphine, il est assez souvent question de livres et de partitions prêtés de part et d'autre.. Ce n'était pas seulement pour leur intérêt propre mais parce qu'ils servaient de moyen innocent pour transmettre des lettres cachées aux regards indiscrets. Il en est ainsi de la lettre suivante: Afin que ce que j'ai de plus cher au monde - n'ait pas une pensée pour moi en vain - je dis que - je dois rester invisible ce soir - mon cher L. part demain - malgré bien des difficultés qui se trouvent sur le chemin de cette amitié, je ressens lors de la séparation combien il m'est cher - et combien j'ai à le remercier - j'ai besoin des Comédies de florian - Demain soir je verrai la Chère bien-aimée J.- dites-lui qu'elle m'est chère et précieuse au-dessus de tout – Nb: ces lignes étaient écrites avant que je reçoive votre lettre - maintenant j'ai besoin encore de la sonate en la il faut bien en définitive que je la joue à mon L. - adieu ange - de mon cœur - de ma vie. - Pour Madame La Comtesse Deym Avant que la lettre fût cachetée, était donc arrivé un écrit de Joséphine, sans doute avec des livres et de la musique, puisque Beethoven souhaite recevoir en plus la sonate en la pour la jouer à son "L." Il. est naturellement à nouveau question de Lichnowsky. Mais on ne peut dire s'il s'agit du- voyage qui était prévu avec Beethoven pour Paris au printemps 1805 et que le prince entreprit sans le maître. Quant à la sonate en la, ce doit être la sonate à Kreutzer op. 47, dont la première partition imprimée fut reçue par Beethoven en juillet 1805; le manuscrit avait été déjà entre les mains de Ries le 11 décembre 1803. Ce dernier l'envoya à l'éditeur de Bonn, Simrock, qui le reçut en janvier 1804. Les comédies de Florian étaient, elles, connues en Allemagne dès les dernières années du XVIIIe siècle. On est tenté de rapporter à ces lettres le brouillon suivant de Joséphine: « Cher bon Beethoven! Conformément à ma promesse, vous recevez des nouvelles de moi par le premier courrier suivant mon arrivée. - Comment allez-vous? que faites-vous? - C'est vraiment souvent - très souvent que ces questions m'occupent - J'espère que vous avez reçu les livres que vous nous avez prêtés, et pour lesquels je vous remercie vraiment beaucoup - Ainsi que les lieder - que je commandais de vous remettre - » Il n'y a pas grand'chose à conclure de ce fragment. Il ne peut guère avoir été écrit immédiatement après la dernière lettre de Beethoven citée, car cela signifierait que Joséphine serait partie brusquement de Vienne contre toute attente, puisque Beethoven voulait la voir le soir suivant. De toute façon ce billet n'a pas beaucoup d'importance, comparé au grand nombre d'autres écrits de la main de la comtesse, également des brouillons de lettres la plupart inachevés qui nous apprennent beaucoup plus sur le développement de cet amour. Comme d'habitude ils ne portent pas de dates; cependant l'on peut affirmer que le brouillon suivant fut écrit après l'hiver 1804/1805 : « Votre fréquentation plus intime tous ces mois d'hiver, cher Beethoven, laissa dans mon âme des impressions que ni le temps - ni aucun objet - n'effacera - êtes-vous joyeux ou triste? - puissiez-vous vous le dire vous-même - Aussi - ce que vous avez pu - sous ce rapport, par empire sur vous-même - ou libre aban- don à vos sentiments - amoindrir ou augmenter - Mon âme de toute façon enthousiaste pour vous, avant même que je vous connaisse personnellement s'est nourrie de votre inclination. Un sentiment qui vient du plus profond de mon âme et que rien ne peut traduire me fit vous aimer; avant même que je vous connaisse, votre musique m'enthousiasma pour vous - La qualité de votre caractère, votre inclination l'augmenta - cette préférence que vous m'avez accordée, le plaisir de votre fréquentation aurait pu être le plus beau joyau de ma vie si vous m'aimiez moins sensuellement - que je ne puisse satisfaire cet amour sensuel - vous m'en voulez - Il aurait fallu que je brise des liens sacrés si j'avais écouté votre désir - croyez - que je souffre le plus de l'accomplissement de mes devoirs - et que assurément, de nobles motifs dirigeaient mes actes - » Ces lignes dévoilent les difficultés insurmontables que la tempétueuse demande en mariage de Beethoven rencontra. Réfléchie dans le choix de ses mots, Joséphine ne laisse aucun doute sur les vraies raisons qui la retenaient de se lier durablement à Beethoven, raisons qui concernaient Beethoven comme la comtesse. Les dernières phrases sont particulièrement significatives. Joséphine se plaint de ce que Beethoven lui en veuille de ce qu'elle ne puisse satisfaire son amour sensuel, il lui faudrait sinon manquer à ses devoirs. On pourrait à une première lecture de ce passage, se poser quelques questions: le « si vous m'aimiez moins sensuellement » de Joséphine sonne bien différemment des protestations de Beethoven sur son noble amour, et combien étrange, pour la jeune veuve qui aurait pu céder sans hésiter à un penchant pour un remariage, l'expression: « il aurait fallu que je brise des liens sacrés, si j'avais écouté votre désir... » croyez sans doute coupable - C'est seulement de croire à votre valeur profonde qui m'a fait vous aimer - si vous n'êtes pas aussi noble que je vous crois, alors dois-je moi aussi ne pas avoir la moindre valeur à vos yeux, car c'est seulement si vous savez estimer les bonnes créatures que je peux avoir quelque valeur! ! Pensez toujours que vous avez donné votre bienveillance pour cette amitié à une créature - qui est sûrement tout à fait digne de vous. » Dans sa deuxième version, Joséphine écrit « Vous ne savez pas combien vous faites souffrir mon cœur - vous agissez tout à fait mal envers moi - Vous ne savez pas ce que vous faites souvent! - combien je suis sensible – Si ma vie vous est chère - agissez avec plus de ménagement - et avant tout ne doutez pas de moi - je ne peux pas exprimer combien profondément cela me blesse, dans la conscience de moi-même, par tant de sacrifice pour la vertu et le devoir, d'être mise au même niveau que de basses créatures, même si c'est seulement en votre pensée qu'un léger soupçon- Croyez, cher et aimé B., que je souffre beaucoup plus, beaucoup plus que vous, beaucoup plus! Ce soupçon que vous me donnez si souvent et de façon si blessante à comprendre, c'est ce qui me fait souffrir au delà de toute expression. Loin de moi cette pensée - Je déteste ces bas, si bas procédés de notre sexe, Ils sont bien au-dessous de moi - Et je crois ne pas avoir besoin d'eux. C'est seulement de croire en votre valeur profonde qui m'a fait vous aimer. Si vous n'êtes pas aussi noble que je vous crois, alors dois-je moi aussi ne pas avoir la moindre valeur à vos yeux - car c'est seulement si vous savez estimer les bonnes créatures que je peux avoir quelque valeur à vos yeux» Le brouillon suivant doit appartenir à la même époque: « .Je vous aime et estime la moralité de votre caractère - Vous avez témoigné de beaucoup d'amour et d'affection envers moi et envers mes enfants, ce que je n'oublierai jamais, et aussi longtemps que je vivrai, je prendrai toujours part à votre destin et ce qui pourra me faire contribuer à votre bonheur. - Mais vous ne devez pas m'en vouloir si je. » En admettant que ces brouillons de lettres datent du printemps 1805, la prochaine lettre de Beethoven à Joséphine fut écrite environ deux ans plus tard:  Bien-aimée unique J., si grand que serait mon unique désir de vous voir, ce n'est pourtant pas possible à cause de beaucoup d'affaires - faites-moi le plaisir, chère J. d'écrire à votre frère « qu'il m'envoie ici mes quatuors aussi rapidement que possible, Malgré toutes mes recherches, je ne peux pas trouver ma partition si bien qu'ils ne peuvent absolument pas être copiés pour Clementi- mon copiste les aura copiés en au plus 4 jours, et votre frère je lui en donne ma parole d'honneur, les recevra aussitôt - » portez-vous bien chère bien-aimée J. - je ne suis pas bien - et me sens encore plus mal parce que je n'ai pas pu vous voir hier et aujourd'hui votre fidèle Beethowen
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