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RETOUR SUR BEETHOVEN par Claude Broussy "II y a des moments où je trouve que le langage n'est vraiment rien". Cette remarque de Beethoven (dans la lettre à l'Immortelle Bien- Aimée) témoigne de la lutte qu'il mène avec les mots quand il veut exprimer sa passion. L'étude de son style fait alors apparaître bien des analogies avec son langage musical et permet de peut-être mieux le comprendre. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler quelques particularités de la syntaxe allemande. Cette langue, en effet, comme le grec ou le latin, utilise les déclinaisons et non pas comme en français la place du mot dans la phrase pour déterminer sa fonction. Il en résulte qu'en allemand, les mots peuvent être disposés assez librement, ce qui fait par exemple que le gallicisme "c'est... qui..." n'existe pas. Le mot à mettre en évidence est mis au début de la phrase. La ponctuation suit, elle, des règles strictes sans lesquelles le sens d'une phrase complexe serait ambigu. C'est ainsi que la virgule a pour fonction essentielle de séparer les propositions subordonnées des principales. Or, Beethoven, s'il écrit dans un allemand à peu près correct par rapport à son époque, prend par moment d'extrêmes libertés avec la ponctuation, tout en utilisant pleinement la libre disposition des mots à !'intérieur des phrases. Est-il possible dans ce cas de donner une idée de son style en le traduisant en français ? Dans la plupart des traductions, ces originalités du style sont (soigneusement ?) gommées. Pourtant, les caractéristiques les plus marquantes peuvent être rendues en français, certes au prix d'une lisibilité moins bonne. C'est en tout cas le parti que nous avons pris dans les différentes traductions dont seront donnés des exemples. Nous signalerons au passage certaines difficultés de traduction. Nous disposons de nombreux écrits de Beethoven: Ses lettres (environ 1 200), le testament de Heiligenstadt de 1802, le mémoire pour le tribunal dans l'affaire de la tutelle de son neveu de 1820, pour ne citer que les plus importants. Il n'existe encore aucune publication complète en français de ces écrits. Si, comme nous l'avons dit, leur syntaxe et leur orthographe correspondent en général aux usages de l'époque, c'est quand Beethoven s'anime, qu'il prend de plus en plus de libertés avec la gram- maire. C'est dans les textes les plus passionnés qu'il se plaint de l'incapacité du langage à traduire ses pensées.  Le testament de Heiligenstadt, écrit à 32 ans, est pourtant remarquable par le soin apporté par Beethoven à l'écriture. On se souvient de l'apostrophe célèbre : "Ô vous hommes qui me tenez pour haineux obstiné misanthrope ou qui me faites passer pour tel, comme vous êtes injustes avec moi... " Ce document que l'on ne peut relire sans être bouleversé est écrit d'une écriture régulière et calme. Peu de ratures, mais quelques petites corrections de détail faites au moment même de l'écriture. Quelle discipline, quel empire sur soi quand on pense à l'émotion, au désespoir, de celui qui écrit. La ponctuation est déjà originale. Il n'y a pas ou peu de points, les phrases s'enchaînent, le plus souvent séparées par des virgules. Et puis, tout à coup, un tiret, très marqué dans le manuscrit, est comme un profond soupir. Voici la phrase dont il faut se souvenir qu'elle se trouve après vingt lignes de phrases enchaînées par des virgules: "... Et pourtant il ne m'était pas possible de dire aux hommes: parlez plus fort, criez, car je suis sourd, ah comment eût-ce été possible que je signale la faiblesse d'un sens qui devait être chez moi d'une plus grande perfection, dans une perfection comme peu de personnes de ma profession l'ont ou l'ont eue - oh je ne peux pas..." Ce tiret, suivi de la reprise "variée" du thème de !'impossibilité, n'est-ce pas l'équivalent de ces points d'orgue ou de ces accords soudain pianissimo qui surviennent dans les allégros de sonate? Et puisque nous sommes en 1802, réécoutez les sonates opus 31, de la même année: le douloureux premier mouvement de la deuxième sonate avec ses deux mesures adagio et largo, chacune se terminant sur un point d'orgue. Ces deux mesures reviennent à plusieurs reprises et nous paraissent procéder de la même émotion que le "- oh je ne peux pas" du testament. Deux ans plus tard, Beethoven tombe amoureux de Joséphine Brunswick. Quatorze lettres ont été retrouvées il y a quelques années. L'écriture est ici plus rapide, les phrases plus courtes, la ponctuation un élément encore plus prépondérant du style. La longue quatrième lettre, écrite en 1805, se termine par un "mouvement" presque haletant qui occupe toute la sixième page. Le voici: "Longue - Longue - Durée - puisse avoir notre amour - il est si noble - fondé si fortement sur le respect mutuel et l'amitié - même la grande affinité en tant de domaines, en pensée et en sensibilité - oh elle me laisse espérer que votre cœur longtemps - battra pour moi - le mien ne pourra seulement - cesser - de battre pour vous - que lorsque - il ne battra plus du tout - J. bien-aimée portez-vous bien - j'espère cependant aussi - que vous serez par ,moi un peu heureuse - sinon je serais vraiment - égoïste." Comment ne pas ressentir là la volonté de plier le langage au rythme de la pensée? Regardez sur le manuscrit la longueur des tirets qui isolent les mots comme des accords entre deux silences! Or, ce passage est précédé dans la lettre par cette remarque de Beethoven: "Ah! ciel, tout ce que je voudrais encore vous dire - combien je pense à vous - ce que je ressens pour vous - mais combien faible combien pauvre ce langage - du moins le mien -" C'est donc après cette constatation que les mots ne lui permettent pas de tout exprimer (du moins à lui, pense-t-il aux poètes qu'il lisait beaucoup ?), que Beethoven essaie néanmoins par des moyens presque musicaux de le faire: la répétition: "Longue, longue durée'" les césures: "le mien ne pourra seulement - cesser - de battre'" les soulignements: "sinon je serais - égoïste". Ce passage peut donner une idée des difficultés de la traduction si l'on veut créer chez le lecteur français les mêmes sensations que chez le lecteur allemand. Ainsi, le début du passage est plus "normal" en allemand: "Lange - Lange - Dauer - möge unsre Liebe werden". "Lange" est à la fois l'adverbe "longtemps" et le féminin de "long". Le texte peut donc se traduire de deux façons qui coexistent en allemand: "Longue - Longue - Durée - puisse avoir notre amour" ou : "Longtemps - Longtemps - puisse durer notre amour". Il est évident qu'il n'y a pas de solution. La première version est plus proche du rythme de la phrase, la seconde plus proche de la signification réelle. 1805: L'opus 57 (baptisée, on le sait, par l'éditeur "Appassionata" sans que Beethoven y trouve à redire) ! Regardons le premier mouvement. Là aussi, le langage a évolué depuis 1802. Non seulement, le mouvement est d'une seule coulée, sans reprise, ce qui restera exceptionnel, mais la ponctuation a acquis des moyens profondément expressifs: à la onzième mesure apparaît après une double exposition du thème bâti sur une cellule rythmique, un motif presque identique à celui qui ouvre la cinquième symphonie. Il est ici exposé dans l'extrême grave et il encadre (comme deux tirets ?) la deuxième cellule du thème. Bien sûr, la comparaison est artificielle, ne serait-ce que parce que la musique va beaucoup plus loin et que ces quatre notes sont beaucoup plus chargées de sens qu'un tiret, aussi long soit- il ! Pourtant, on ne peut dissocier cette sonate de ce grand amour pour Joséphine. La passion trouve en elle une expression plus profonde et plus achevée que dans les sonates de l'opus 31. Elle est dédiée au frère de Joséphine, Franz von Brunswick, car il ne pouvait guère la dédier à Joséphine: c'eut été l'équivalent d'une déclaration publique. Beethoven n'écrira plus de sonate avant 1808 : sa dernière lettre à Joséphine et la fin de son amour sont de la fin de 1807... Nous n'irons pas plus loin dans la comparaison. Brigitte et Jean Massin ont analysé les incidences de l'amour pour Joséphine sur les œuvres contemporaines dans leur livre "Recherche de Beethoven". Pour les lecteurs qui possèdent le "Ludwig van Beethoven" de ces deux mêmes auteurs, il faut rappeler qu'il fut écrit (en 1955) avant que soient publiées les quatorze lettres à Joséphine par les Archives de Beethoven à Bonn en 1957. La biographie des années 1804-1807 avait donc à être réécrite, ce que Brigitte et Jean Massin ont fait dans "recherche de Beethoven" publié en 1970. Dans la lettre à l'Immortelle Bien-Aimée de 1812, les moyens stylistiques sont les mêmes mais employés plus "classiquement'. L'écriture est tout aussi régulière et soignée dans les huit premières pages. La vitesse s'accélère dans la neuvième, la dixième (et dernière) ne comporte que quelques mots jetés sur le papier avec de grands paraphes. La traduction complète est parue dans "Connaissance des Hommes" de décembre 1977. Cette lettre se différencie cependant sensiblement de celles à Joséphine. Beethoven tutoie la Bien-Aimée (Joséphine est toujours vouvoyée). C'est même la seule lettre d'amour que nous ayons où il tutoie celle qu'il aime. Le tutoiement crée bien sûr un tout autre climat d'intimité. Les signes de ponctuation tels que les tirets et les soulignements sont utilisés avec plus de mesure, les tirets en particulier sont placés logiquement. Rappelons le texte de la dernière page : "ma vie - mon tout - porte-toi Bien - Ô aime-moi tou- jours - ne méconnais jamais le très fidèle cœur de ton aimé. éternellement à toi éternellement à moi éternellement à nous" Notons que "porte-toi bien" est une formule de politesse utilisée avant une séparation traduite souvent mais bien imparfaitement par "adieu", Nous ne l'avons pas fait car Beethoven comme beaucoup de ses contemporains emploie aussi l'expression française "adieu". A quelles œuvres travaillait Beethoven pendant cet été de 1812 ? La 7e symphonie était achevée dès le mois de mai, la 8e sans doute avant le voyage à Prague et Teplitz. En fait, Beethoven ne va pratiquement plus écrire de musique de cet été 1812 jusqu'à la fin de 1813. Coïncidence ? la musique, qui permettait de dépasser le langage, n'est plus. Il s'est réfugié dans le silence. Autre coïncidence, c'est l'époque où .il commence un journal intime malheureusement perdu et dont il ne nous reste qu'une copie anonyme et sans doute censurée ou pour le moins erronée. Il y aurait un autre document à étudier quant à son style: c'est le mémoire destiné au tribunal lors du procès de tutelle pour son neveu Karl. Ce document manuscrit de 48 pages, jamais traduit en français, témoigne d'un Beethoven qui tout à la fois essaie de construire un document concret et irréfutable et se laisse emporter par ses sentiments pour son neveu ou contre sa triste belle-sœur. Mais ce rapport mériterait une étude à lui tout seul! Ainsi, quand on lit Beethoven, et pas seulement sa correspondance amoureuse, on trouve partout son cœur. Pouvait-il en être autrement? Il est partout dans sa musique avec son cœur. Son style littéraire est d'ailleurs proche de celui du jeune Gœthe écrivant Werther (écrit en 1774), Gœthe qu'il admirait tant, nous le savons. Relisons quelques lignes de Werther : "Pour la dernière fois donc, pour la dernière fois je rouvre mes yeux: ah ! ils ne verront plus le soleil; un brouillard triste et opaque les couvre. Sois donc en deuil, ô Nature; ton fils, ton ami, ton bien-aimé s'approche de sa fin. (...) Maintenant, je suis encore tout à moi... non, non... à toi! Ô la plus adorée des femmes, et dans une minute... séparés... désunis... peut-être à jamais... Non! Lotte, non." Il n'est pas besoin d'en lire plus pour voir tout ce que le style de Beethoven doit au romantisme allemand. Par contre, ce qui est significatif, c'est que son style littéraire évoluera assez peu au cours de sa vie alors que Gœthe, lui, se classicisera de plus en plus, si bien que lorsque Beethoven et lui se rencontreront, précisément lors de l'été 1812, le courant ne passera pas. Si le style musical de Beethoven s'approfondit tout au long de ses trente années d'activité créatrice, il reste toujours au service d'un message profondément personnel. N'est-il pas remarquable qu'un critique applique en 1808 à la sonate Appassionata ces mots "Du cœur vers le cœur': mots que Beethoven écrira presque sous la même forme en tête de son manuscrit de la Missa Solemnis en 1823, "Parti du cœur, puisse-t-il retourner au cœur ! »  Voir Connaissance des Hommes; n° 122, Nov.-Déc. 1987, P15-19 (Connaissance des Hommes, Janvier 1988) ________________________________________________________________________________________________ Le petit neveu de Beethoven raconte... Document mis en forme par Claude Broussy Le document dont Claude Broussy nous donne ci-après de larges extraits, est un des plus curieux de l'histoire de la famille de Beethoven. Il a été publié pour la première fois en allemand en 1984 conjointement par les Archives de Beethoven à Bonn et l'Association Beethoven de Vienne. Il s'agit d'une lettre du petit neveu du compositeur, Ludwig Johann van Beethoven, alias Louis von Hoven, adressée à sa sœur, Maria Anna, le 19 septembre 1875 depuis Philadelphie, USA. Sieghard Brandenburg, l'actuel directeur des Archives de Beethoven à Bonn, en donne le contexte: Ludwig Johann van Beethoven est né à Vienne le 8 mars 1839, fils de Karl van Beethoven (1806-1858) et de sa femme Karoline Naske (1808-1891). Après de bonnes études et son service militaire qu'il termine sous-lieutenant, il obtint une place de greffier à Vienne. Le 27 février 1865, il épouse Maria Anna Nitsche (1846-1917). Pour éviter d'être poursuivi en justice pour une faute que l'on considérerait aujourd'hui comme mineure, il donne sa démission en 1868 et s'installe à Munich, presque sans argent. Grâce au biographe Ludwig Nohl (qui avait plusieurs fois rendu visite à la famille à Vienne), il fait la connaissance de Richard Wagner puis du Roi Louis Il de Bavière. Il en profite pour vivre sur un grand pied en empruntant toujours plus d'argent. Ses bonnes manières et son charme font que Ludwig, en tant que« neveu » du célèbre compositeur et « Baron von Beethoven », arrive toujours à trouver de nouveaux créditeurs. Jusqu'en 1870, il toucha sur la cassette royale 1175 Gulden. Bien de braves bourgeois et ouvriers furent dupés pour pouvoir entretenir ses luxueux appartements. Il arriva ce qui devait arriver: les tribunaux bavarois commencèrent à s'intéresser à ses affaires. Un mandat d'arrêt fut émis le 1er mai 1872 et le 30 juillet de la même année, Ludwig fut condamné à quatre ans de prison pour de nombreux fraudes et détournements, sa femme à six mois pour complicité. Le jugement fut prononcé en l'absence des prévenus, car le couple avait depuis longtemps quitté Munich pour Hambourg. Le 30 août 1871, ils s'embarquaient pour l'Amérique avec leur fils Karl Julius (1870- 1917) né à Munich. Le 15 septembre, ils débarquent à New York, pour commencer une nouvelle vie. Le contact avec la famille restée en Europe semble ne pas avoir été rompu. En particulier, des lettres furent envoyées à la mère qui vivait pauvrement à Vienne. De toute cette correspondance n'est restée que cette lettre du 19 septembre 1875 à sa sœur... Voici la lettre, écrite sur papier à entête de la New York Commissionnaire Company, General Office, angle 14" Rue et 4" Avenue, Louis von Hoven, Directeur général: « Philadelphie, 19 septembre 1875 (fermée un mois plus tard en raison de 100 interruptions ! » Ma chère et bonne Marie, Plusieurs années sont passées depuis que nous avons été en relations fraternelles directes, et j'en prends volontiers la responsabilité ; car c'est ma folle « vie au jour le jour » de l'époque qui nous sépara. Pourtant, mon cœur a souvent été avec vous, comme vous l'avez sûrement pensé, et plus le combat avec la vie purifiait mon esprit et mon âme, plus fort devint le désir de reprendre contact avec vous. Et ce désir ne fut jamais plus fort que depuis qu'un océan nous sépare et que les nouvelles de la lointaine patrie nous parviennent si rarement. Que ne donnerions nous pas pour pouvoir passer une seule soirée en votre compagnie (...). Que Dieu, ma chère Marie, nous accorde que le futur nous apporte plus de lumière, car jusqu'à présent, c'est l'ombre qui a dominé notre vie, et nous avons une dure époque derrière nous. Si j'ai beaucoup pêché dans ma vie, j'ai aussi beaucoup expié. (...) Il y a quelques jours, le 15 septembre, c'était le 4e anniversaire de notre arrivée à New York, et je peux encore me rappeler nos sentiments lorsqu'après un voyage de 17 jours, pendant lequel nous n'avions vu que le ciel gris et la mer déchaînée, la terre fut enfin annoncée et devant nos yeux le contour de cette île merveilleuse apparut, - qui, connue sous le nom de « Staten island » sert de résidence d'été au New Yorkais. - Et plus le soleil levant - que nous saluâmes tel le messager de notre futur bonheur- montait au-dessus de l'horizon, plus l'île prenait de couleurs brillantes devant nous, avec sa côte d'un vert profond,avec ses centaines de villas charmantes qui, malgré leur riche diversité, nous paraissaient toutes sans exception étranges. De légères constructions de bois peintes en blanc, couvertes de sculptures, avec des persiennes vertes, des bowwindows et des vérandas en faisant le tour, alternaient avec d'imposants bâtiments ressemblant à des châteaux, avec des façades de marbre auxquels les colonnes entourant le vestibule donnaient un air de temple. (...) Maintenant nous commencions à ressentir la proximité de la grande ville; !'immense Hudson, dans lequel l'on se trouve sans avoir remarqué que l'on a quitté la pleine mer, se couvrait d'innombrables barques, voiliers, petits vapeurs et ferries élégants qui assurent la liaison entre New York et Staten Island. Et tel un géant de conte de fées qui marche avec précaution pour ne pas écraser la foule qui l'entoure, notre véhicule monstrueux glissait à pression de vapeur réduite, avec pavillons déployés, répondant aux milliers de saluts qui nous étaient adressés avec des chapeaux agités, des fouloirs blancs, des cris de toutes sortes. Certes, nous ne comprenions pas la langue dans laquelle la bienvenue nous était souhaitée, mais nous ressentions pleinement cette scène grandiose, et je dois dire que c'est le cœur battant que nous mîmes le pied sur cette terre qui fut depuis notre deuxième patrie. - Les difficultés que les douaniers nous firent, qui voulurent ouvrir chacune de nos sept gros- ses caisses et tous les autres bagages - nous ramenèrent certes un peu à la réalité, mais ne nous firent pas perdre notre bonne humeur. (...) Ce fut un samedi après-midi que nous fîmes nos premiers pas ensemble dans les rues sans fin de New York, et bien qu'ayant grandi dans une grande ville, nous ne pouvions pas résister à la très forte impression que la vie et l'agitation dans les rues de New York et en particulier sur la célèbre Broadway font sur l'étranger. Qu'est-ce que la circulation des voitures et des piétons sur nos fortifications, notre Place du Marché ou dans notre Cartnerstrasse en comparaison de toute l'agitation de ces artères immenses, dans lesquelles tout ce que la nature et l'homme séparent, s'entasse. C'est là que nous vîmes nos premiers véritables types de gentlemen Yankee, de nègres bien habillés, de mulâtres et de représentants de toutes les nations du monde. Malheureusement, la description de « Broadway » dépasse le cadre d'une lettre. (...) Cependant, nous ne nous laissâmes pas charmer par l'air de New York, mais décidâmes d'entreprendre dès le lendemain les premiers pas pour notre futur proche. Et vraiment - ce futur n'était pas brillant. Nous ne connaissions personne, nous ne parlions pas la langue du pays, nos moyens financiers étaient insignifiants et dans trois semaines nous devions compter sur un petit Américain - dont l'arrivée imminente avait causé bien des douleurs à ma chère Marie pendant le long voyage sur mer.../ Ayant appris que la vie à New York était très chère, nous fîmes rapidement nos bagages, et poussés par le désir d'avoir un toit provisoire, sous lequel notre enfant pourrait naître à la lumière du monde, et où je pourrais chercher un travail, nous partîmes le soir même pour Rochester dans l'état de New York, à douze heures de train, - où nous arrivâmes le lendemain matin d'excellente humeur. Rochester est une ville de 80 000 habitants, connue par sa richesse en fleurs qui sont expédiées dans toutes les directions. C'est dans cette ville de fleurs que nous nous installâmes avec une impression très agréable, bien que l'hôtel allemand où nous descendîmes, n'ait pas été très moderne. Mais il y avait là des gens avec lesquels on pouvait parler et qui nous traitèrent avec respect en nous assurant qu'il y avait rarement des « personnes de qualité » qui venaient chez eux. Tout semblait être réuni pour nous rendre ce séjour agréable. Après quelques jours, j'avais déjà obtenu une place dans le bureau d'un architecte, avec lequel je ne pouvais m'entretenir mais qui pouvait utiliser les plans que je faisais et ma chère Marie avait encore eu plus de chance, car, grâce à une suite d'événements heureux, elle avait pu former un cercle de dames américaines qui lui portaient la plus grande affection et s'étaient don- nées pour but de lui rendre la vie dans ce pays étranger aussi belle que possible. Je ne dois pas oublier de mentionner que Marie avait eu à Munich de nombreuses occasions de cultiver son déjà grand talent pour la musique, et cela avait fait partie de nos plans en Europe d'utiliser ce talent ici. Mais nous n'avions pas osé espérer que ma bonne et modeste Marie recevrait de tels triomphes, comme ce fut le cas, et surtout pas que sa musique nous apporterait les premiers fidèles amis en Amérique et nous ouvrirait les portes de ces fières maisons qui ici, où il n'y a pas d'aristocratie de naissance, s'isolent d'autant plus du monde qu'elles doivent créer des barrières qui chez nous sont naturelles. Au bout de quelques semaines, Marie était engagée dans une institution pour dames en tant que professeur de musique et des élèves privés occupaient ses après-midi. Le soir, ou nous étions invités ou nous avions la visite de nos amis et nous ne pouvons oublier à quel point tous essayaient de se faire comprendre, une dame parlant français servant d'interprète pour toutes les autres. La musique et le chant nous firent passer des soirées merveilleuses, et ceci sans travail fatigant pour la maîtresse de maison, ce qui aurait été inévitable chez nous en Allemagne; car ici dans ce milieu on mange à 6 heures à déjeuner, puis on fait les visites. On visite ses amis sans être invité, ne s'attend à aucune nourriture, on discute seulement. Ce n'est que dans les grandes occasions, pour lesquelles des invitations sont envoyées, que l'on sert des glaces, des oranges et des pâtisseries. - Notre cercle d'amis s'agrandissait de plus en plus et lorsque notre petit ange mourut, nous reçûmes tant de témoignages d'amitié que même dans notre douleur infinie, un sentiment d'attendrissement bienfaisant s'y mêlait. - Un article de journal de la plume de Nohl, qu'un journal très lu ici, « Nouvelles d'Allemagne », avait recopié, et qui contenait les mensonges les plus éhontés, nous jeta de façon atroce hors de ce bonheur que nous avions fondé. Ce fut stupide de notre part, car nous reçûmes après des témoignages de la tristesse de nos amis quant à notre départ, et nous avons gardé beaucoup de lettres dans lesquelles on nous prie avec amitié de revenir à Rochester. Pourtant, nous ne regret- tons pas d'avoir dans notre première émotion pris la décision de partir, car je doute que j'aurais jamais eu la chance de me trouver mis dans la voie, dans laquelle (en Amérique), il y a la possibilité d'acquérir une fortune. (...) A Buffalo, une ville de 150 000 habitants, nous ne séjournâmes qu'un mois, vendîmes par force beaucoup de nos souvenirs les plus chers et poursuivîmes notre voyage par vapeur sur le lac Ontario vers la superbe capitale commerciale du Canada, Montreal. (...) Nous nous trouvions donc dans un autre pays et avions déjà suffisamment respiré d'air américain pour pouvoir observer la différence entre ces deux grands pays voisins. Cette différence s'exprime de multiples façons, dans la construction des maisons, dans le style des jardins, dans l'attitude des gens dans la rue et surtout dans les gens eux-mêmes. - Ce sont bien des Anglais, qui, sans la noblesse innée de leurs frères transatlantiques, essaient de toutes les façons de les imiter en tout, donc encore plus compassés, encore plus réservés, les dames encore plus rouges et encore plus fades. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas ici aussi des personnes très aimables, nous même avons fait des connaissances très agréables - je veux seulement te décrire l'impression générale que nous ressentîmes. - Ici Marie devait - nous en avions décidé - se présenter pour la première fois comme soliste, et les circonstances nous obligèrent à exécuter ce plan rapidement. Cependant, il fallut 2 mois de préparation, car on nous conseilla de prendre d'abord pied et de préparer par des articles dans les journaux ce public si réservé, car sinon un succès aurait été impossible. De gens qui nous peignaient le futur sous de sombres auspices, il ne nous en manquait vraiment pas, et en particulier une clique formée par le pianiste connu à Vienne Boskowitz - et une pianiste (élève de Taussig) Madame Pizotti, qui travaillaient manifestement contre nous, tout en nous rendant visite à toute occasion et en assurant toujours Marie de leur joie quant à son premier concert. (...) Enfin le soir arriva. Marie joua (ô et comment elle joua) la grande sonate funèbre op 26 - l'ouverture d'Egmont, - la transcription de Tannhauser par Liszt - Adelaïde (Transcription de concert) et la sérénade de Haydn pour piano et violon. (…) Cela me fit un bien incroyable, (assis auprès de Marie pour tourner les pages) d'observer de ma position cachée combien les visages de Boskovitz et ses partisans s'allongeaient, car ils avaient compris dès le premier mouvement de la sonate que le fiasco espéré n'aurait pas lieu. (...) Les applaudissements après chaque pièce étaient presque démonstratifs et en particulier après la marche funèbre et dans la deuxième partie après Tannhauser. Il me semblait qu'une main divine guidait ses mains, car je ne l'avais jamais entendu jouer ainsi. Le succès fut total, et bien que le succès financier après paiement des grosses dépenses fusse très modeste, car la salle n'était pas pleine en raison de fortes pluies, nous fûmes ce soir là très heureux et mîmes longtemps à trouver le repos. Le matin suivant, tous les journaux décrivaient dans de longs articles le jeu de Marie d'une façon qui dépassait nos plus folles espérances, - La presse française aussi (car Montréal est presque à moitié française) s'exprimait de la même façon, et je joins le début de l' article de la « Minerve de Montréal ». (Marie commence des tournées, Louis en est l'imprésario. Mais ils sont rarement avec leur jeune enfant et ils décident à la fin de la saison de retourner pour l'été aux Etats-Unis). Nous allâmes d'abord à Détroit (prononce Detreuillt) dans l'état de Michigan (100000 habitants), où j'obtins à ma plus grande satisfaction du travail à la société des chemins de fer de Michigan Central, et cela pour 6 semaines dans le bureau de l'ingénieur. Marie voulut aussi se rendre utile, et comme tous les journaux canadiens sont lus, elle obtint bientôt un engagement pour un concert de la Société Philharmonique dans la salle de l'Opéra - 14 jours après que Rubinstein y ait été, au même endroit et sur le même piano. Cela nous parut à tous les deux impossible, car qui se produirait volontiers devant un public qui a pu jouir récemment d'un tel plaisir artistique. Pourtant, on la convainquit de jouer et elle obtint un te! succès que nous fûmes invités le lendemain chez l'évêque de l'Eglise Episcopale (qui est bien sûr marié), puis chez sa fille et d'autres notables. Après que j'eusse fini mon travail, je fus recommandé à une autre société de Chemin de fer, dont le bureau se trouvait à environ trois heures de Détroit, à Jackson (petite ville de 16000 habitants). Le travail qui m'attendait devait m'occuper tout l'été, et bien que le salaire offert ne soit pas brillant.. nous en fûmes très heureux car Marie put se consacrer tout l'été à notre Carli. (...) Cependant je réalisai que les besoins de ma famille (malgré la modestie sans limite de ma chère Marie) ne pouvait guère être satisfaits avec un salaire de 60 dollars par mois, et en même temps que j'apprenais la langue et accumulais de l’expérience des affaires, le sentiment naissait en moi que j'avais la capacité pour une occupation meilleure et plus indépendante, et je passais des nuits à faire des plans, ce par quoi je devrais commencer quand les travaux qui m'étaient confiés seraient terminés. Enfin, il me vint la pensée que les sociétés de coursiers qui réussissent si bien en Europe, au moins dans certains pays, pourraient être transplantées sur le sol américain, et plus j'y pensais, plus le succès me paraissait être assuré. (... Louis raconte qu'il retrouve un américain, M. Stiles, rencontré pendant la traversée de l'Atlantique. Ils sont invités à lui rendre visite sur les bords du Mississipi et M. Stiles lui donne des conseils pour créer sa société. De là...) je partis pour Chicago pour poser les premiers jalons de la société à laquelle j'appartiens depuis lors et qui va petit à petit me conduire dans toutes les villes américaines, car je dois diriger moi-même l'organisation de l'affaire. Le premier « Institut Commissionaire » fut établi à Chicago le 1 er  janvier 1874 avec l'aide financière de Stiles que j'avais gagné à cette idée, et je ne peux te dire, ma chère Marie, avec quel sentiment intense de satisfaction j'ai salué ce Nouvel An, qui me mettait à la tête d'une entreprise créée par moi et de taille respectable - sur ce même sol américain glissant - que j'avais foulé avec hésitation deux ans auparavant. (...) La dernière partie de l'automne et une partie de l'hiver, nous la passâmes sur cette même belle Île (Staten Island), cette première terre qui était apparue à nos regards surpris et nous habitâmes dans ces mêmes aimables maisons avec vue sur la mer et nous cueillîmes pêches et pommes de ces mêmes arbres tordus que nous avions alors admirés. Malheureusement, un hiver froid nous ramena en ville, mais seulement après que nous ayons passé gaiement la soirée de Noël avec des messieurs de la Société et allumé un immense arbre de Noël pour notre Carli et notre petite Meta venue de Chicago. - Nous déménageâmes donc pour la ville et prîmes un appartement près de Central Park. (...) Ainsi me voici enfin arrivé avec mon compte-rendu épuisant à aujourd'hui, et tu vois, ma chère sœur, que nous avons vécu beaucoup de choses. (...) Comme déjà mentionné, j'aurai sans doute l'occasion de connaître encore beaucoup de villes d'Amérique,bien que je resterai habiter à New York. Nous nous réjouissons surtout de découvrir San Francisco, je souhaite néanmoins que cela reste encore un moment une chose du futur, car le voyage par le Chemin de fer Grand-Pacific dure presque 9 jours et par la mer encore plus longtemps. Pourtant, plusieurs de nos amis y sont allés ces dernières années et nous ont raconté avec enthousiasme la beauté du pays, la richesse de la nature et de la végétation ainsi que la vie agréable à San Francisco. Un ami intime, qui est officier de la marine américaine, a pris de là un voilier pour les îles Hawaï et passa l'été avec femme et enfants dans la capitale Honolulu, d'où il nous a rapporté de très intéressantes photos de la famille royale noire, des vues du Royal Hawayan Hotel (comme il s'appelle pompeusement). Il faut huit jours de San Francisco pour y aller. - C'est un trait remarquable des Américains que de passer 1/3 ou souvent plus de leur vie dans les voyages. Des préparatifs comme chez nous à la maison, pendant lesquels la bonne et soucieuse maîtresse de maison pense déjà à faire les paquets 8 jours avant le départ de son mari qui va peut-être de Vienne à Budapest, alors que l'époux parle de son proche voyage à tous les amis et relations qu'il rencontre (je pense bien sûr ici plus aux petits bourgeois, mais ils donnent le ton aux autres) - cela n'existe pas ici. La chose n'a aucune importance et on n'en parle pas, et c'est souvent qu'il m'est arrivé d'apprendre à la porte de quelqu'un que j'avais rencontré la veille que M. Untel venait de partir pour le sud, ce qui veut dire passer 8 ou 10 jours dans un train. Il faut dire que la classe aisée ou cultivée utilise les voitures dites Palace Pullman, qui m'a-t-on dit vont être aussi introduites en Europe. Trois voitures de ce type forment salon, restaurant et wagon-lit et chacun s'installe autant à son aise qu'il le peut. (...) Le fait que je porte notre nom uniquement sous sa forme abrégée que tu connais, ne te surprendra pas. Je me réjouis chaque jour d'avoir pris cette décision avant de commencer ma carrière dans les affaires: Mon nom apparaît sur tant de formulaires, comme il se doit étant donné le caractère public de la société, que dans le meilleur des cas je n'aurais jamais eu fini de répondre à des questions fatigantes; par ailleurs, abréviations, changements et traductions de noms de famille sont ici chose courante, et je peux dire que ce n'est que par mes lettres à notre bonne mère que je me souviens comment je m'appelle. Je souhaite que mes enfants se nomment aussi ainsi, qu'ils restent en Amérique ou pas; ils auront droit à ce nom car je veux obtenir la nationalité américaine sous ce nom dès que j'aurai passé 5 ans dans le pays. (...) Nos enfants vous embrassent avec nous. - Votre frère Louis. » Sieghard Brandenburg conclut: Nous savons par des récits de parents que Louis vint à Vienne en 1878 avec toute sa famille mais il repartit bientôt pour les Etats-Unis. Nous ne savons que peu de choses du reste de son destin. Il semble que la chance lui soit restée fidèle sur le plan financier. Selon son fils Karl Julius, Louis aurait fini directeur d'une compagnie de chemins de fer renommée ayant son siège à New York. Par contre, il connut de graves coups du sort dans sa vie familiale. De ses six enfants, quatre sont morts en bas âge. Sa fille Meta qui avait quatre ans lorsqu'elle accompagna ses parents à Vienne, mourut dans un accident lors d'une excursion en bateau. En 1875 Louis avait eu !'intention d'acquérir la nationalité américaine sous son nouveau nom. Ce plan ne semble pas avoir été réalisé. Vers 1890 la famille revint avec leurs passeports autrichiens sur le vieux continent en passant par l'Angleterre. On s'installa près de Paris. Louis semble être décédé peu après, mais on ne connaît ni la date ni le lieu de son décès. Sa femme Maria et son fils Karl Julius ainsi qu'un fils adoptif dont on ignore le nom ont vécu d'une rente provenant d'un capital important investi à Vienne. Entre 1890 et 1916, ils déménagèrent pour Bruxelles, la patrie flamande d'origine des Beethoven, Karl Julius qui parlait plusieurs langues, devint correspondant de divers journaux anglais et français. En 1916, étant toujours sujet des Habsbourg, il fut engagé dans !'infanterie autrichienne. Sa faible constitution ne lui permit pas de supporter la vie militaire et le dernier porteur du nom Beethoven mourut misérablement à Vienne dans un hôpital en 1917. (Connaissance des Hommes, novembre 1989) ________________________________________________________________________________ Les pianos de Beethoven; Rapports entre technologie et style par Claude Broussy Paul Badura-Skoda, collectionneur bien connu de piano-forte, était, il y a quelque temps, l'invité de l'émission « Désaccord Parfait » de Jean-Michel Damian. Le débat portait sur la technique et l'emploi du piano-forte de nos jours. P. Badura-Skoda expliqua la différence de jeu selon les instruments et les auteurs, puis la discussion s'enfonça dans les problèmes d'acoustiques, l'un des participants allant jusqu'à dire que dans une salle de concert,. il fallait changer de place selon que l'on jouait Mozart ou Schubert au piano-forte! Il paraît peu vraisemblable que les compositeurs de l'époque aient eu de telles pensées en écrivant leurs œuvres, mais l'on peut se demander dans quelle mesure ils étaient influencés dans leur écriture par les défauts de l'instrument. Beethoven, qui composa pour le piano de 1782 à 1827 s'est trouvé contemporain de l'évolution du piano-forte entre le clavicorde et le piano moderne. Il est donc particulièrement intéressant de comparer l'évolution de son style à celle de l'instrument. Il faut rapidement rappeler qu'avant la naissance du piano-forte vers 1719 (par Cristofori à Padoue), existaient le clavecin et le clavicorde. Le clavicorde, qui était un instrument à percussion très peu puissant mais capable de nuances, avait été de plus en plus prisé par Jean Sébastien Bach. Les recherches de l'époque étaient donc destinées à augmenter le volume du son et sa qualité tout en gardant la faculté de nuancer le jeu du clavicorde. En 1719, J.-S. Bach vient d'être nommé organiste à Weimar. Il écrit surtout pour l'orgue et il ne fera d'ailleurs connaissance du piano-forte qu'en 1747 lorsque le facteur Silbermann le lui présenta. L'instrument était encore faible, mais Bach encouragea Silbermann à poursuivre ses recherches. On commence déjà à cette époque à convertir des clavecins ou clavicordes en pianos-forte (ce qui agaçait Voltaire qui trouvait que le piano-forte était un instrument de chaudronnier à côté du clavecin). Le clavecin est encore l'instrument le plus répandu en 1770 à la naissance de Beethoven. Seuls les amateurs éclairés et les cours princières disposaient du nouvel instrument. La première œuvre de Beethoven a pour titre « 9 variations pour le clavecin », mais en même temps son professeur Neefe écrit dans un journal que « Louis van Beethoven, jeune garçon de 11 ans, joue au piano- forte avec un talent remarquable ». Il joua sans doute sur un « Stein », élève de Silbermann. Vers 15-16 ans, le Comte Waldstein lui offre un « Walter » qui va être son piano jusqu'en 1803. Notons au passage que Mozart joua aussi sur des Walter. Anton Walter était un facteur autrichien dont les instruments étaient encore dans leur allure extérieure très semblable au clavecin (cinq pieds, pédale commandée par le genou, cinq octaves : fa-2 au fa-8). Le son est encore un peu mièvre, la mécanique pas très souple. L'étude des œuvres écrites avant 1803 montre un Beethoven qui compose en fonction de son instrument. On le voit en particulier se « cogner » à l'étendue limitée de l'instrument dans le grave comme dans l'aigu. Les exemples sont très nombreux. Prenons-en un seul: dans la sonate op. 27 n° 2 (Clair de lune), Beethoven écrit un fa naturel à la main droite (mesure 35 du 3e mouvement au lieu du fa dièse que nécessiterait la mélodie déjà entendue dans un autre registre. Les éditeurs postérieurs ne se sont d'ailleurs pas privés de « corriger » ces notes, et certains ont même élargi les œuvres vers l’aigu et le grave sans se soucier de savoir si Beethoven l’avait souhaité. En 1803, l'année de la sonate Aurore op. 53, Beethoven reçoit un Erard envoyé de Paris. C'était déjà un instrument plus puissant et disposant de six notes de plus dans l'aigu. Il est conservé (alors que son Walter a disparu) au musée de l'Histoire de l'Art à Vienne. Il a encore la forme étroite et allongée du clavecin, mais n'a que trois pieds. Le cadre est bien sûr en bois, Monsieur Babcock n'ayant réalisé les premiers cadres en fonte que quelque vingt années plus tard. cet instrument a une particularité qui explique certaines annotations des partitions beethoveniennes : toutes les notes ont trois cordes et une des pédales déplaçait (comme aujourd'hui la pédale gauche) toute la mécanique latéralement, ce qui faisait que les marteaux ne frappaient qu'une ou deux cordes selon le degré d'enfoncement de la pédale. On trouve donc l'annotation « una corda », « due corde » ou « tre corde ». Cet instrument dispose aussi d'une pédale pour écarter les étouffoirs, ce qui permet une utilisation beaucoup plus commode et donc fréquente que la commande au genou. Immédiatement, dès l'opus 53, Beethoven en fait usage. Keisei Sakka, auteur d'une étude fort intéressante sur ce sujet et dont nous utilisons bien des indications, fait remarquer que le son de cet instrument étant plus court que celui des pianos modernes, il convient de ne pas toujours garder la pédale abaissée aussi longtemps qu'inscrit sur la partition. Dès cette même sonate, Beethoven utilise aussi l'étendue agrandie de l'instrument dans l'aigu. Mais à partir de la suivante (Appassionata op. 57), il se heurte à nouveau aux limites (Exemple, la mesure 125 du premier mouvement où la main droite ne peut suivre la progression de la main gauche). Trois années plus tard, Beethoven renonce à tenir compte de l'étendue des instruments de son époque et écrit comme si presque sept octaves étaient à sa disposition. C'est le cas pour le 4e et 5e concertos qui semblent si merveilleusement écrits pour nos grands pianos de concert. Mais il ne faut pas oublier que si les pianos-forte disposaient de moins de puissance, il en était de même des orchestres, et que les salles étaient moins grandes. La floraison des grandes dernières sonates coïncide avec la réception par Beethoven d'un remarquable instrument. La société londonienne John Broadwood lui fit en effet cadeau en 1817 d'un instrument qui mit un an à lui parvenir. La douane autrichienne renonça à prélever ses taxes en l'honneur de l'artiste! Cet instrument de six octaves (aujourd'hui au Musée National de Budapest) est nettement plus puissant aussi bien dans les graves que dans l'aigu. Il lui est livré dans sa résidence d'été de Mödling près de Vienne. Or, on sait que c'est là qu'il commence et écrit la plus grande partie de la «Grande sonate » op. 106, dans laquelle, selon Vincent D'Indy, « affranchi de la convention, sûr de sa pensée et de sa forme, le créateur de génie ne regarde plus alors qu'au dedans de lui-même». Il ajoutait: « A quel événement attribuer ce changement soudain? En vain tenterait-on de rattacher ce nouveau style à une cause extérieure quelconque. La source de l'évolution qui nous occupe ne doit être recherchée que dans l'âme du poète... » Il n'y a bien sûr pas lieu de contredire Vincent d'Indy, mais il est tout de même probable que le nouvel instrument ait contribué à déclencher cette extraordinaire fièvre de composition qui le saisit cette année- là à Môdling. On serait tenté d'objecter que sa surdité l'empêchait d'apprécier pleinement la sonorité de l'instrument. Or, les nombreux témoignages de contemporains à qui Beethoven le faisait admirer, confirment tous son enthousiasme; pour le Broadwood. Ceci étant, Beethoven continue dans son écriture à ne pas tenir compte de l'étendue de l'instrument. D'ailleurs, comme le fait remarquer Keisei Sakka, Beethoven n'écrivait pas cette sonate opus 106 pour les instruments de son époque ni pour les pianistes contemporains, comme en témoigne sa lettre d'accompagnement à son éditeur: «Vous avez là une sonate qui donnera du travail aux pianistes qui la joueront dans cinquante ans ». Enfin, en 1825, deux ans avant sa mort, le musicien reçoit du facteur viennois Graf un instrument conçu spécialement pour lui: cordes renforcées et résonateurs. Il dispose de six octaves et demi, permettant enfin de jouer toutes les œuvres précédentes comme elles étaient écrites! Cet instrument a été remis en état et se trouve à la Maison Natale de Beethoven. Son allure extérieure est tout à fait celle d'un piano à queue moderne. Par contre, le timbre dépend beaucoup du toucher de l'interprète, ce qui permet une merveilleuse transparence de la polyphonie. Le piano moderne, dont le son plus homogène donne une remarquable plénitude aux accords, n'a pas cette transparence. Pour quel instrument Beethoven a-t-il écrit? Le fait qu'il ait dépassé dans son écriture l'étendue des pianos de son époque ne signifie pas qu'il ait pressenti l'évolution de l'instrument vers ce qu'il est devenu quelques dizaines d'années après sa mort. Il est vraisemblable qu'il aurait écrit autrement si l'instrument de nos jours s'était trouvé à sa disposition. Cela n'empêche pas son œuvre de sonner magnifiquement sur le piano à queue de concert. Notre oreille n'est plus celle du public du XVIIIe siècle et ce n'est pas d'écouter la musique baroque « sur instruments anciens » qui nous redonnera la culture auditive de nos ancêtres. Jouer la musique de Beethoven uniquement sur les instruments qu'il a possédés n'est de toute façon pas la solution idéale puisque nous avons vu que ces instruments ne satisfaisaient pas complètement le compositeur. Il est certainement plus important d'exprimer et d'entendre l'esprit de l'œuvre que sa couleur plus ou moins authentique. C'est alors qu'elle nous parle. Claude BROUSSY (Connaissance des Hommes, septembre 1990) _____________________________________________________________________Suite: Cliquer ici______________